Quotidien de recommandation musicale

Modeux des Cieux fait de la sophistipop réaliste

MODEUX DES CIEUX "Constant Run"
Besoins Premiers, 2020
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Musique Journal -   Modeux des Cieux fait de la sophistipop réaliste
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Je vous avais dit comme j’avais été emballé l’an dernier par le EP d’Organizatsiya, collectif de la région lyonnaise dont la musique digérait avec beaucoup de grâce un paquet d’influences pas si simples à assimiler, et qui fabriquait au passage de très beaux objets-disques. Léo Peinturier aka eo Eintu, l’un des deux musiciens du collectif, sort aujourd’hui un nouveau morceau en collaboration avec Gregor Zentrich, artiste électronique allemand actif depuis les années 80 et fondateur du label Discos Veveos DV. La capacité de Léo, par ailleurs étudiant en linguistique, à faire s’enchevêtrer multiples canaux sans laisser apparaître les jointures n’a pas du tout disparu et ça donne un morceau que lui-même désigne, dans le pdf qu’il m’a envoyé, comme une construction linéaire sans retour de phrases ni répétitions, et pourtant animée par un intérêt pour les canons pop. La basse, les synthés et le phrasé de la voix me font penser à une sorte de sophistipop moderne, une version de Inc. qui n’aurait jamais téléchargé Instagram et au contraire découpé des images de livres pas si vieux, récupérés lors de l’inventaire d’un CDI au mois d’août. Il n’y a en effet pas de vraie narration pop, pas de couplet ou de refrain : ce qu’on entend ressemble plus au souvenir incertain d’un morceau accrocheur, voire d’un début de morceau accrocheur. Ça sonne donc comme une tentative de reproduction de cette mémoire estompée qui se fait rehausser par divers arrangements : rythmiques qui tapent presque trop fort, scratches qui réussissent à ne pas être ridicules, effets sur la voix qui la font osciller entre le liquide et la vaporeux.

J’ai écouté le morceau vingt fois de suite et c’est curieux : j’y suis accro sans vraiment pouvoir me rappeler son air et je ne saurais pas non plus vous dire lequel de ses composants m’a le plus frappé – c’est un mouvement d’ensemble, une orchestration qui s’avance mais se retire aussitôt après, un peu comme les mots tels que les prononcent les gens de Portland selon Fred Armisen. C’est pas tous les jours que ça arrive de croiser une anomalie aussi addictive. Si j’ai envie de parler de réalisme au sujet de cette chanson a priori très éthéré, c’est que je trouve qu’en se soustrayant aux conventions du son « éthéré », elle construit quelque chose qui imite ou du moins écoute les aléas et les contingences de la vie réelle, ses impasses, ses trucs qui ne marchent pas, qui ne sont pas fluides au contraire de beaucoup de marchandises artistiques. C’est du coup d’autant plus audacieux de se servir du langage de cette pop poseuse et torturée des années 80 qui misait tout sur l’horizon d’une possible perfection formelle. Ce truc faussement diffus et légèrement brouillon me rappelle la confusion de certains passages surréalistes, mais néanmoins très « réels » des films de Spike Jonze et Charlie Kaufman : je me dis qu’il est le fruit d’un souvenir récupéré à l’arrache par une machine à remonter le temps bricolée, qui ne marche jamais très bien et réussit à n’extraire que des bribes de mémoire (on imagine toujours que ces appareils vont nous emmener pile là où veut et nous fournir une image bien nette, mais franchement ça me paraît pas si évident à obtenir, même dans un récit de SF). C’est comme quand on se réveille d’un songe agité et semi-conscient et qu’on a l’impression de n’avoir qu’à moitié rêvé, sans pour autant avoir à moitié veillé par ailleurs.

Je me rends compte que je divague alors je vais pour finir insister sur le travail collectif concrètement effectué sur ce projet : au-delà de la collaboration entre Léo et Gregor (ce dernier a réarrangé la version vocale du morceau, si j’en crois ce que dit le pdf), il y a cet impressionnant clip dans lequel on suit la danseuse allemande Melanie Venino en train de courir, en référence au titre de la chanson. Le film a été réalisé par Sylvain Raby et produit par l’agence AUUNA, et tourné dans un immense hall de l’ancien Parc des Expositions de Saint-Etienne. La pochette est très belle aussi, elle a été réalisée par Sammy Stein. Comme pour le EP d’Organizatsiya, on sent un goût du boulot en commun démarqué d’un circuit pro relou – on est très loin de l’imagerie pseudo cool des clippeurs parisiens et des graphistes sortis de Penninghen (je dis ça sans vraie méchanceté puisqu’au moment où je vous parle, j’en ai un juste en face de moi, et une à ma droite).

Ce serait vraiment bien que les projets de cette petite communauté d’esprits du pourtour rhodanien puissent résonner plus largement. C’est de la musique accessible quoique ambitieuse, qui propose davantage que d’être écoutée et suggère d’être activée, pensée, jouée. Il y a un projet d’action collective derrière et je trouve que ça donne de l’espoir : c’est à la fois beau et utile. Alors si cette chanson vous plaît, faites-la donc partager autour de vous : merci beaucoup 🙂