Quotidien de recommandation musicale

Jazz vocal pour pub désert et sophistipop de véranda : la musique inouïe de Janet Sherbourne

JANET SHERBOURNE, JAN STEELE, MARK LOCKETT Desert Island Dusks / Slower Than Molasses / Café Olé
Disques du Soleil et de l'Acier / Practical Music, 1986, 1990
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Janet Sherbourne est une compositrice, chanteuse et pianiste anglaise, de formation classique. Elle a fait partie d’un groupe de gamelan britannique, a étudié l’ethnomusicologie, enregistré des disques de salsa ou d’inspiration albanaise et beaucoup enseigné le piano au cours de sa vie en parallèle de son parcours d’instrumentiste et de compositrice. Avec son mari Jan Steele (multi-instrumentiste et lui aussi compositeur) et quelques autres musiciens réunis sous le nom de Ziz! Ensemble (et non pas le « Zizi Ensemble », qui pourrait être un bon nom pour une fraternité masculiniste), elle a enregistré en 1986 Desert Island Dusks, un album fantastique pour Labyrinthes, sous-division des Disques du Soleil et de l’Acier. La même année sortait sur Practical Music, micro-label monté par le couple, l’album Slower Than Molasses, cette fois-ci conçu avec Mark Lockett, autre discret pianiste et compositeur anglais. Deux autres collaborations de Janet Sherbourne avec ce garçon, aujourd’hui expatrié à Limoux, sortiront sur Practical quelques années plus tard, exclusivement en cassette : Walks Abroad (que je n’ai pas écouté car pas trouvé) et Café Olé.

J’ai réuni en une playlist une quinzaine de titres extraits de Desert Island Dusks, Slower Than Molasses et Café Olé et je pense que vous pourrez constater avec moi que c’est un assemblage très varié : Janet les décrit d’ailleurs elle-même sur son site comme des « pot-pourris » plus que comme de véritables albums. On devine qu’il s’agit ici de musiciens pas forcément obsédés par l’idée d’un « grand disque » qui ferait œuvre, avec un début et une fin, une structure et un propos construit. Leur démarche se rapproche sans doute plus de celle d’artistes jazz de cette époque : les enregistrements se présentent comme des recueils d’idées et de performances, des collections de morceaux, voire des « collectes » de ce que produisaient leurs imaginations sur des périodes données. La seule chose à peu près constante est la voix de Janet Sherbourne, qui est clairement celle d’une chanteuse formée au conservatoire, nuancée, articulée, bien timbrée, peut-être même un peu trop solennelle pour certaines oreilles, avec quelque chose de presque Renaissance dans la mesure et l’expressivité. Personnellement, ça me fait fondre : dès « Nobody But You », le « tube » par lequel je l’ai découverte (une recommandation de l’algo Discogs), on glisse dans un univers de piano-bar proche de la fermeture, la fumée pas encore dissipée, mais très vite son phrasé chasse doucement l’imagerie de film noir qu’on associe à ces atmosphères de jazz nocturne. Ça devient alors une chanson extrêmement simple et intime, très privée, interprétée seule et pour personne d’autre qu’elle-même. Sur « All You Can Eat », autre tube en puissance, surgissent des synthés et des boîtes à rythmes, mais visiblement pas du tout gérés par un séquenceur. Que vous dire, cette chanson est un émerveillement à chaque écoute, Janet trouve un débit entre le rap artisanal goguenard et le jazz vocal de diva cabotine, les nappes sont sobres mais dingues, le solo de piano qui ponctue la voix fait exactement ce qu’il faut, même s’il n’y a pourtant aucune règle apparente dans ce collage. On s’approche d’une sorte de sophistipop lo-fi, de Sade DIY, et cet angle « funk de grenier » me fait aussi penser à l’album de Rexy qui m’avait tant plu, au moment de sa réédition en 2016. On retrouve cet esprit sur l’époustouflant (ce sera le dernier superlatif puisque de toute façon je suis amoureux de toutes les pistes de cette sélection et de ces disques dans leur intégralité) « Shopping Trolley Music » (une composition signée avec Lockett), qui réussit, après deux minutes de vocalises sur fond de synthés analogiques, à se transformer en démo inexplicablement inexploitée de Basia.

Outre cette couleur soul pluvieuse très anglaise (le sous-titre de Molasses est d’ailleurs « New English Music for piano, percussions and voices »), Janet tente aussi des choses plus inspirées par la modern composition et le minimalisme : sur « Lovesick Hours », écrite par son camarade Glyn Bush, elle transpose son style jazz nocturne vers une région plus intérieure et synthétique, plus explicitement anglaise – en fait on peut imaginer une version plus pro des Young Marble Giants, et même plus généralement une sorte de déclinaison moins DIY et plus tradi du versant pop de la minimal wave. Et puis sur d’autres titres, Sherbourne ne chante plus et se concentre sur le piano, les claviers, les gamelans, accompagnés par les flûtes et les saxos de son mari. Sur « Motorway Music », elle enchevêtre les nappes de claviers pour faire émerger une émotion entre le drame et la tendresse, quelque chose de familier pour les amateurs de synthés 70s ou 80s, peut-être que Luc Marianni aurait pu enregistrer une plage semblable. Sur « Slower Than Molasses », morceau-titre de l’album, et « Mary Ashford Music » (sur Desert Island Dusks, joué à quatre mains avec Steele), elle dessine lentement au piano une lame de fond de mélancolie que je vous déconseille d’écouter si vous avez un peu le blues en ce début de weekend. Ou plutôt si : je vous encourage à la laisser vous soulever, ça vous fera sans doute du bien de vous sentir ainsi porté par une telle majesté triste et sans issue, parce que même si elle n’ouvre pas grand-chose au bout du compte, elle laisse passer de la lumière, comme dans les plus beaux moments pianistiques de Ryuichi Sakamoto.

Deux autres morceaux du Ziz! Ensemble (le morceau-titre et « Ludo Funkatoniko ») évoluent vers des choses plus espiègles, parlées-chantées (à la fois par Janet et Jan) l’humeur évoque une sorte de film noir élégamment parodique, un hommage amusé avec contrebasse jazzy et chœurs de pin-ups, c’est comme un pendant pas du tout créole ni new-yorkais d’August Darnell et Coati Mundi et de leur fantasme néo-fifties typique des années 80. Il y a aussi sur l’album une plage toujours un peu jazz mais cette fois-ci plus « Downtown 80 » qui s’appelle « City Night Music », mené par un saxo tragique backé par des synthés. On notera au passage que le label Labyrinthes ne compte qu’une seule autre référence son catalogue et qu’il s’agit de Détail Monochrome de Pascal Comelade dont j’ai parlé l’autre jour au sujet de l’Atlas de régions naturelles. J’ai aussi inclus un extrait de Café Olé, joué à l’accordéon, qui s’appelle « Music Box » et je me suis rendu compte que je n’arrivais pas du tout à exprimer l’effet et la dynamique de cet instrument, à part qu’il s’affirme sans cesse tout en se tordant beaucoup, ce qui reste une description très littérale. Vous trouverez également d’autres choses peut-être plus classiques, proches de l’exercice de jazz, mais qui j’espère vous charmeront autant que le reste. C’est de la musique dont la modestie et la légèreté ne sont pas synonymes de manque de profondeur ou d’ambition, c’est même au contraire parce que cette musique ne cherche pas à avoir de portée qu’elle gagne cette énergie si singulière, cette qualité d’émotion si rare, si fugace. Pour le mélomane « digi-diggueur » que je suis, c’est le genre de trouvailles qui donne du sens et de l’espoir à notre quête de disques inconnus, qui entretient notre curiosité, voire notre vitalité esthétique.

Si ces trois disques peuvent sembler très confidentiels aujourd’hui (aucun d’entre eux n’a été réédité, aucun titre n’en a même été extrait pour figurer sur quelque anthologie que ce soit, ancienne ou récente, type Music From Memory), ils ont tout de même un tout petit peu résonné à l’époque puisque Sherbourne, Steele et Lockett ont eu l’occasion de tourner en Europe et aux États-Unis, à la fois au sein du circuit académique (écoles de musiques, workshops universitaires) et dans des salles plus alternatives, mais aussi dans quelques festivals et même dans un centre de yoga à Hollywood. La perspective thérapeutique est d’ailleurs présente dans la pratique de Janet et de son mari puisqu’ils sont tous deux diplômés en technique Alexander. Ils ont répondu gentiment quoique brièvement à mes questions, évoquant entre autres leur amitié avec Michael Parsons, Howard Skempton ou Steve Beresford (dont certaines chansons sur Dancing The Line rappellent un peu celles de Janet). Ils ont aussi fait allusion à un groupe pop dont ils ont, si j’ai bien compris, fait partie et qui se serait appelé The Copy, mais dont je n’ai trouvé aucune discographique. Je leur ai donc demandé de m’éclairer là dessus, en espérant évidemment découvrir un nouveau trésor, aussi précieux que celui que j’aimerais vous faire partager en ce samedi matin blanc céruse, voire blanc de plomb.

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