Quotidien de recommandation musicale

Chansons, silence et cœur brisé : la vie peu tranquille de Shirley Collins

Shirley Collins Lodestar
Domino, 2016
Shirley Collins Heart's Ease
Domino, 2020
Shirley Collins Crowlink
Domino, 2021
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Musique Journal -   Chansons, silence et cœur brisé : la vie peu tranquille de Shirley Collins
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Shirley Collins fêtait ses 81 ans lorsqu’en 2016 elle est retournée en studio afin d’y enregistrer pour le label Domino l’album Lodestar, son premier depuis trente-huit ans. Dans la foulée, un film lui a été consacré, The Ballad of Shirley Collins, tourné lors de l’enregistrement et diffusé dans une poignée de cinémas à travers le monde. Ce fut, en résumé, une entrée dans le quatrième âge en grande pompe pour celle que l’on surnomme la première dame de la folk anglaise. Mais la vie de Shirley Collins n’a rien eu d’un long fleuve tranquille et ses dernières productions ne tiennent en aucun lieu de testament. Des premières chansons traditionnelles, entonnées pour couvrir le bruit de bombes qui s’abattaient sur son Sussex natal durant la Deuxième Guerre, à son récent EP Crowlink, c’est toute une vie que la musicienne a mise au service de la musique folklorique, des balades de la tradition orale aux chansons d’amour et de trahison.

À ceux qui ne verraient en elle qu’une adorable dame âgée qui a fait carrière en reprenant souvent des chansons déchiffrées et consignées dans les Child’s Ballads, passez votre chemin, car il sera ici question de périples à travers les Appalaches impliquant Alan Lomax et Mississippi Fred McDowell, d’une extinction de voix qui a duré plus de trente ans, de collaborations avec les illustres David Tibet (Current 93), Stephen Thrower et Ossian Brown (Coil et Cyclobe) et d’un paquet de morceaux qui parlent de la mort. 

Si la carrière de Shirley Collins commence aux yeux du grand public en 1955, alors qu’elle n’a que 20 ans, son goût pour la musique traditionnelle lui vient de sa famille. D’abord de sa tante, Aunt Grace, qui lui transmet les morceaux qu’elle tient elle-même de ses aîné·e·s. Mais aussi de sa sœur Dolly, qui l’accompagne à l’orgue portatif et la suivra au long sa carrière. Et du reste de la famille, qui se plaît à entonner « Will the Angels Play Their Harps for Me ? », une histoire de cow-boy que la chanteuse interprète encore aujourd’hui. Par leur mère, fervente socialiste, Shirley et Dolly font leurs premiers pas sur scène dans des maisons de quartier fièrement rouges, comme le Oakwood Hotel. Bien que jamais politique de prime abord, la folk telle que la chante Shirley Collins a tout d’une musique populaire, par le peuple et pour le peuple. Une certaine idée du genre qu’elle défend vaillamment depuis. Des chansons du cru, dépouillées mais fédératrices, qui racontent l’Angleterre rurale et travailleuse, et qui passent de génération en génération. Lorsqu’elle s’installe à Londres, elle apparaît sur la compilation essentielle Folk Song Today avec « Dabbling in the Dew » en plein renouveau du genre. Cette renaissance, qui se joue aux Royaume-Uni comme aux États-Unis, apporte avec elle une couleur plus politique et sociale. Ainsi, l’Américain Alan Lomax fuit l’anticommunisme et le maccarthysme pour s’établir dans la capitale britannique et poursuivre sa quête documentaire à travers les îles britanniques.

Collins rencontre l’ethnolomusicologue lors d’une fête et en tombe amoureuse, malgré leurs vingt ans de différence d’âge. Suivra en 1959 un voyage mythique à travers les États-Unis, où elle assistera Lomax pour immortaliser les morceaux qui font l’histoire des contrées laissées pour compte qu’ils explorent. Durant ce « Southern Journey », ils quadrilleront ainsi les prisons, les églises et les zones oubliées du Sud et des Appalaches. Ce voyage si important pour la jeune Shirley, qu’elle relate dans son livre America Over the Water, est entre autres ponctué d’une rencontre avec Muddy Waters et la découverte aux côtés de Lomax de Mississippi Fred McDowell. En naîtra son premier album, Sweet England, dominé par « The Cherry Tree Carol », où elle est simplement accompagnée de son banjo. 

Les apparitions sur des compilations et les EP s’enchaînent alors. Coup sur coup, elle publie The Sweet Primeroses et The Power of the True Love Knot en 1967, Anthems in Eden en 1969 et le glaçant Love, Death & the Lady en 1970. Pas de répit pour les braves, Shirley chante sur l’amour déchu, la trahison, les vierges mélancoliques et la mort qui rôde. 

L’amour aura marqué sa carrière au fer rouge. Alors qu’elle devient un pilier de la scène londonienne, Shirley Collins fait la rencontre de Ashley Hutchings, le bassiste de Fairport Convention et Steeleye Span. Les temps ont changé et l’heure est à la redécouverte sous acide des musiques traditionnelles. Le folk rock et le psych-folk, plus délurés, permettent d’expérimenter le mélange d’instruments traditionnels et électriques, et d’insuffler des rythmes jazzy, rock ou pop aux histoires de charpentier démodées comme « The Blacksmith » ou encore « Thomas The Rhymer ». Collins officie dans The Albion Country Band aux côtés de Hutchings, qu’elle épouse dans la foulée, et de Lal et Mike Waterson, qui sortiront par la suite un album indispensable du genre : Bright Phoebus. Le groupe ne compte pas moins de 37 membres, rassemblant les musiciens folkloriques les plus reconnus du moment mais aussi le saxophoniste d’improvisation Lol Coxhill, qui a fait ses armes dans la scène progressive de Canterbury. L’album No Roses sort en 1971 mais il s’accompagne d’une dégringolade personnelle pour Shirley, puisque Hutchings la quitte pour une actrice de leur entourage. Elle développe une dysphonie qui durera plus de trente-cinq ans. Ce trouble, lié au choc traumatique de la rupture, lui volera temporairement sa voix. En 1979, elle disparaît du paysage musical après « The Mariner’s Farewell » en duo avec l’Écossais Bert Jansch, à l’origine de The Pentangle – les fans de Malicorne et de foires médiévales apprécieront, les autres peut-être moins. Humiliée et brisée dans son ego, Shirley Collins va donc délaisser les scènes et les studios pendant plus de trois décennies.

Divorçant de la musique, elle est employée à la British Library, puis dans un job center et elle gère par la suite un magasin Oxfam à Brighton. Rien ne la relie plus au monde tantôt sinistre, tantôt enchanté du folklore qui lui était si cher. C’est sous les pressions répétées de David Tibet, fan inconditionnel et buté, qu’elle va finalement céder et reprendre le micro. L’homme derrière Current 93, collaborateur de longue date de David Pearce comme de Rose McDowall, parvient à l’inviter en 2014 pour l’accompagner lors d’un concert à l’Union Chapel de Londres. Rassurée et entourée, reprenant le pouvoir sur sa voix, celle qui se voit comme une ancien athlète désormais obligée de marcher avec une canne, reprend peu à peu le chemin du studio. Mais pas de n’importe quel studio : un studio adorable et furieusement anglais qu’elle a installé chez elle dans sa maison de Dewes. L’album Lodestar sort donc en 2016, et il compile folklore anglais, américain et cajun sous l’œil averti d’Ossian Brown de Cyclobe, en charge de l’enregistrement. Cette renaissance se double d’une esthétique qui puise dans l’imaginaire dérangeant des fêtes folkloriques, depuis peu remis au goût du jour – pensez aux sorcières de Tumblr, au fanzine Weird Walk ou à Midsommar. Avec ses hooden horses, grands chevaux de parade désarticulés et squelettiques, le clip de « Death and the Lady », morceau initialement paru en 1970, s’inscrit dans la lignée du Wicker Man de Robin Hardy. 

L’Angleterre se regarde au travers des morceaux de Shirley Collins. À l’instar d’un J.R.R. Tolkien, moins connu pour ses travaux de philologue que pour son œuvre fantastique, l’envie de donner à l’Angleterre une mythologie prédomine. Parents pauvres des îles britanniques, les Anglais ne peuvent en effet se targuer d’une histoire mythologique bien installée, liée à la langue comme à la terre, contrairement aux Gallois ou aux Irlandais. La Légende de Beowulf, poème fondateur qui remonterait aux alentours de l’an 1000 (et qui a inspiré une autre œuvre majeure avec Christophe Lambert en chevalier steam-punk, 999 ans plus tard) est l’une des rares traces d’un folklore anglais précédant l’avènement du christianisme. Et le monde arthurien, perçu comme trop féérique et naïf, notamment par Tolkien, manquait de son côté d’une certaine profondeur. 

En l’absence d’un folklore unifié, les balades et chansons portent l’étendard local des différentes régions anglaises. Shirley Collins, avec ses aînés comme ses comparses du folk revival, ont puisé leur répertoire dans les Child Ballads, ce travail d’archive titanesque visant à recenser les chansons anglaises traditionnelles. Au début du XXe siècle, ce sont plus de 300 balades transmises oralement qui ont été compilées, parmi lesquelles « The Cruel Mother », « Barbara Allen » ou la célèbre « Scarborough Fair » (également honoré par Marianne Faithfull), parfois déclinées jusqu’en douze versions. Shirley Collins s’est faite la voix du Sussex et de la ville d’Hastings, qui l’a vue naître. Mais celle qui a acquis le statut de légende vivante en ses terres ne court pas après les honneurs. Elle redonne à la folk son sens le plus littéral, celui des petites gens, des villages et des traditions, sans tomber dans le pittoresque. Chanteuse, archiviste, peut-être même archéologue, ses attributs sont multiples. Pour préserver ses traditions, elle a compilé, épousseté et redoré des morceaux parfois vieux de 500 ans, comme « Awake Awake » sur Lodestar, écrit par Thomas Delaney après le séisme qui a ravagé le Sud de l’Angleterre. À l’instar de Lomax, elle a mené un travail d’historien en y ajoutant un petit bout de son âme, quitte à y laisser sa voix pendant un temps, telle l’héroïne d’une balade imaginée. « Quand je chante, je sens la présence des vieux chanteurs et chanteuses derrière moi. Je veux être leur intermédiaire, pour faire passer l’esprit de ceux qui ont gardé ces chansons en vie. », comme on peut le lire dans ses mémoires. 

Heart’s Ease, paru en 2020, marque un nouveau tournant de l’histoire tumultueuse de Shirley Collins. Plus centré sur ses souvenirs de famille, ce neuvième album reprend guitare et vielle à roue pour saluer une nouvelle fois l’attachement qu’elle porte à sa terre, sans passéisme. La chanteuse a regagné sa confiance, trop longtemps égarée, et elle rattrape maintenant les années perdues. Si Heart’s Ease se termine sur le distant et orageux « Crowlink », il donne le titre de son EP sorti à la fin du mois de juillet, dans un souci de continuité. Et elle n’a en aucun cas précisé qu’il s’agissait de son dernier et du haut de ses 86 ans : Shirley Collins trompe encore la mort, elle qui quémandait, il y a plus de cinquante ans déjà, quelques semaines de vie supplémentaires dans « Death and The Lady ».

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