Quotidien de recommandation musicale

Les miracles de la musique inenregistrable

BACH, DAFT PUNK, PETITS CHANTEURS D'ASNIÈRES, GUSTO Vers une musique "incidentelle" ?
2021
Musique Journal -   Les miracles de la musique inenregistrable
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Salut tout le monde, j’espère que vous allez bien et que vous ne m’en voulez pas trop de ne pas avoir alimenté les pages de Musique Journal ces derniers temps. Comme je l’expliquais dans notre newsletter, j’ai depuis deux mois pris de nouvelles fonctions dans l’entreprise où je suis employé et ça m’occupe beaucoup – d’ailleurs ce nouveau mode de vie m’a fait comprendre, en négatif, à quel point le temps libre et insouciant que m’offrait souvent mon job de traducteur solitaire, avec ses possibilités de divagation et de rêverie, m’était indispensable pour bien écouter et bien écrire sur la musique. C’est une remarque que plein de gens ont faite avant moi, sur la nécessité de l’inutile, le droit inaliénable à la paresse, l’importance de ne pas trop avoir d’objectif pour finalement trouver des choses, et j’essaierai probablement de revenir là-dessus bientôt – si j’arrive donc à trouver le temps.

En attendant, je voulais vous parler d’un sujet spécial, ou plutôt d’un genre d’expérience sonore spécifique que j’ai vécue à plusieurs reprises ces derniers mois. Il ne s’agit donc pas d’un disque, mais plutôt de certains rapports qu’on peut avoir à l’écoute et à la diffusion de la musique. Je me suis d’une part fait remarquer qu’aujourd’hui la plupart des gens, surtout ceux qui écoutent beaucoup de musique, l’écoutent majoritairement avec des écouteurs ou un casque. Je suis moi-même très fan des vertus de l’écoute au casque – on entend évidemment plein de détails, on s’immerge dans le son, on fait corps avec la machine qui elle-même diffuse de la musique hautement machinique, c’est beau, c’est jouissif, ça ne fait pas de doute – mais il faut bien dire que la domination de cette technologie n’était pas du tout prévue au départ et qu’elle bouleverse beaucoup de choses importantes. Car en dépit des atouts que je lui reconnais, je trouve néanmoins que la diffusion intra-auditive aplatit pas mal de reliefs qu’offre par ailleurs l’écoute « à l’air libre ». Alors oui, je sais que le son est horrible sur les laptops, que ça coûte cher d’avoir une bonne sono et qu’aussi, ce n’est pas forcément super agréable pour les gens qui vivent avec vous de vous entendre écouter des heures et des heures de morceaux parfois très rudes, et zapper à toute vitesse, tel JulienBeats, les plages successives d’une mixtape de rap français ou d’un album de deconstructed club auquel vous savez que vous n’allez pas comprendre grand-chose – mais vous le faites quand même, puisque vous êtes un gros névrosé prisonnier volontaire de l’au-delà du principe de plaisir. En tout cas ça n’empêche que oui, c’est quand même souvent mieux de se découvrir les oreilles et de laisser le son vous tourner autour, et de vous laisser vous-même évoluer en lui. C’est plus collectif, presque plus démocratique, et en tout cas ça permet de sortir de son cocon d’écoute et de laisser respirer les choses.

Mais je n’écris pas ce texte juste pour rappeler platement ces faits connus de la plupart des mélomanes. Ce que je veux ajouter à tout ça, c’est que j’ai identifié, ces derniers mois, quelque chose d’encore mieux qu’une simple écoute individuelle de disque « en plein air », c’est l’écoute de musique « incidentelle ». Le terme est utilisé par mon ami Guillaume Heuguet au début de son livre sur YouTube et la musique, au sujet des vidéos où la musique apparaît comme une sorte de figurant pas prévu ou du moins pas pensé – et j’y ai beaucoup pensé depuis, sous différentes déclinaisons et situations que je voudrais vous décrire brièvement ci-dessous. Ce sont des situations très diverses mais qui m’ont toutes permis, à des degrés variables, de tisser de nouveaux genres de liens avec la musique et le son. Des phénomènes qui d’une certaine façon m’ont fait m’échapper du carcan discocentrique et de mon « simple headphone mind » pour citer le génial morceau de Nurse With Wound avec Stereolab.

LA VIOLONCELLISTE DU CINQUIÈME ÉTAGE

Nous avons déménagé depuis, mais jusqu’au mois dernier ma meuf et moi vivions dans un appartement donnant sur une sorte de double cour un peu étroite. Une cour plutôt silencieuse dans l’ensemble mais qui lorsque des sons y surgissaient offrait une acoustique très particulière que j’aimais beaucoup. J’y bossais souvent la fenêtre ouverte et j’y entendais parfois une violoncelliste travailler. Je dis violoncelliste sans être tout à fait sûr car la seule fois où je l’ai vue, à travers la fenêtre de l’escalier que j’apercevais de ma propre fenêtre (oui, je vivais dans un film de fin d’études de la Fémis), l’étui qu’elle portait sur le dos laissait supposer qu’il s’agissait plutôt d’un violon, sauf que les fréquences qui résonnaient dans la cour étaient nettement moins hautes que celles qu’on associe en général à cet instrument. Bref, ça ne change pas tellement mon propos puisque ce que je veux dire, c’est que la résonance vraisemblablement complexe de ses exercices (elle travaillait surtout des choses qui sonnaient comme du Bach ou du baroque) dans l’espace de cette cour intérieure donnait l’impression que la musique était à la fois proche et lointaine et c’était très apaisant, encore plus que d’écouter normalement de la musique de chambre de Bach ou du Vivaldi. Je crois que j’ai rarement entendu une musique de fond aussi parfaite pour travailler. Pourtant elle ne jouait presque jamais de pièce en entier, elle faisait plus ou moins ses gammes ou répétait des passages précis de ses partitions, parfois ça aurait pu être agaçant comme quand vous voyez des monteurs ou des ingénieurs du son reprendre quarante fois la même demi-seconde, mais pas du tout, ça devenait même encore plus doux et plus stimulant avec cette acoustique. J’ai essayé d’enregistrer le truc avec mon téléphone mais évidemment le résultat n’avait rien à voir, et je me suis dit que je devrais sans doute m’acheter un appareil genre Zoom pour capter ce type d’épiphanies discrètes. Même si de toute façon, il faut bien voir que si cela m’a tant plu c’est aussi parce que j’étais moi-même dans tel ou tel mood, avec l’ambiance un peu vieillotte de cet appart et de cette cour, et qu’on entre donc dans une sphère qui dépasse la simple performance et même le simple cadre acoustique du truc – c’est un environnement, une expérience, un dispositif live unique et éphémère : fallait être là pour le vivre et comme j’étais seul, eh bien aujourd’hui ça n’est rien de plus que ce que je vous en raconte.

« LA PLANÈTE AMOUR » (LIVE IN THE FOURGONNETTE)

Le jour où nous avons justement déménagé, nous nous sommes garés devant notre nouvel immeuble et en commençant à décharger notre Modus ma femme s’est arrêtée un instant pour me faire remarquer que de la fourgonnette de travaux garée juste derrière nous sortait la mélodie immédiatement reconnaissable de « La planète amour » des Petits chanteurs d’Asnières aka Abbacadabra. Une chanson qu’elle m’a fait redécouvrir il y a un an ou deux, et qui est effectivement assez exceptionnelle en soi quand on y pense, mais alors quand elle résonne de l’intérieur d’un utilitaire, fenêtres fermées, là pour le coup ça devient un truc limite religieux, un phénomène d’une puissance voire d’une violence rare. J’ai pas bien vu le ou les gens qui écoutaient le morceau, mais le véhicule était clairement un genre de Kangoo ou de Combo Cargo de BTP, et je me suis dit que c’était marrant que les types à bord écoutent ça sans avoir envie de zapper, à plein volume. C’est d’ailleurs tout le charme de la FM en bagnole, beaucoup d’automobilistes s’en foutent de ce qu’ils écoutent. Par exemple j’ai déjà vu des papys au feu rouge écouter du reggaeton, sûrement parce qu’ils ne savent pas trop comment changer la station, sans doute choisie par leur petit-fils ou petite-fille quand ils leur ont gentiment prêté leur Polo. Il y a aussi certains chauffeurs de taxis qui sont véritablement capables d’écouter n’importe quoi pour rester éveillés, genre Chérie FM à fond les ballons sans jamais baisser ni choisir un truc moins envahissant.

Bref, on a trouvé ça marrant et on a enchaîné sans plus réfléchir sur nos cartons. Mais un ou deux jours après, alors que je rentrais de faire des courses et que je me rapprochais de l’immeuble, quelque chose m’a fait tendre l’oreille et très vite j’ai halluciné : les notes de « La Planète amour » résonnaient à nouveau d’un habitacle. J’ai regardé les voitures garées autour de moi et j’ai aperçu à une dizaine de mètres la fourgonnette, qui était encore là, devant l’immeuble. Le mec écoutait encore le tube à fond. J’ai essayé de regarder si c’était pas un délire ironique de gars qui bosse dans le BTP pour payer son loyer mais qui espère devenir artiste, met des T-shirts décalés et écoute des tubes eighties, mais non, le gars au volant était un rebeu mal rasé de cinquante ans avec un look totalement adapté à son métier, et il écoutait ça impassible, toujours les fenêtres fermées. Quel mystérieux lien entretient-il avec cette chanson au point de vouloir l’écouter à fond, et à répétition, dans son véhicule de travail ? Est-ce qu’il la met carrément en boucle, genre il n’écoute qu’elle, comme une chanson sacrée ? Ou est-ce une sorte de hasard qui fait qu’elle a été programmée à deux moments distincts où je passais ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Quelques jours plus tard, j’ai cru trouvé un début d’indice en entendant, cette fois-ci depuis mon appartement, un autre tube improbable vrombir depuis un utilitaire – mais celui-ci plus grand qu’une fourgonnette, il me semble, un genre de Trafic ou de Vivaro – garé de l’autre côté de la rue sur laquelle donne la fenêtre devant laquelle je me trouvais – soit assez loin tout de même. J’imagine que les 12 mètres cubes du véhicule faisaient caisse de résonance mais ça n’empêche que la personne au volant avait néanmoins poussé le volume très fort pour écouter ce hit à la fois nul et irrésistible de house filtrée : « Disco’s Revenge » de Gusto. En gros je n’entendais que la grosse boucle de basse, et donc entre la distance et l’acoustique métallique du fourgon ça ne sonnait vraiment plus du tout comme un truc qu’on aurait entendu à la Respect, et beaucoup plus comme un truc qu’on entendrait aujourd’hui à la Possession – en plus lent, certes. Comme je ne voyais que la face arrière du camion je n’ai pas vu voir si c’était le même type au volant, mais en tout cas je me suis dit qu’on tenait peut-être là les signes d’une possible subculture audio propre aux mélomanes ouvriers du BTP.

« ONE MORE TIME » DANS UN SPA D’AUTOROUTE

Au début de l’été – ou était-ce la fin du printemps ? – nous sommes passés acheter je ne sais plus quoi pour notre chien dans une jardinerie Truffaut, située près de Tours. On commence à bien connaître les ZAC de la région mais là on est tombés sur une ZAC inconnue qui avait une particularité frappante : tous les bâtiments étaient uniformément construits en bois, ou du moins leur façade (plus de détails ici pour celles et ceux que ça intéresse et qui lisent à la fois Audimat et Habitante). Les enseignes étaient celles qu’on croise habituellement dans ces endroits (Gifi, Paul, Nike, etc.), mais les logos étaient neutralisés, et simplement placardés sur les planches en bois brun. L’ensemble était logiquement très végétalisé et je dois dire, assez apaisant, et pendant que Clémentine était en train d’aller choper des croquettes pour Stanley je l’attendais dans la bagnole en surveillant celui qui n’était alors qu’un tout petit chiot. Je le promenais gentiment autour de la voiture et je me suis alors aperçu que j’entendais à la fois la musique du Truffaut et la musique du magasin voisin – je ne sais plus ce que c’était, peut-être que c’était carrément la bande-son de la ZAC elle-même ? Et donc d’un côté, Truffaut restait fidèle à son image de sérénité jardinière en diffusant de la musique genre spa d’inspiration « orientaliste », tandis que la radio ZAC balançait, elle, « One More Time » de Daft Punk avec Romanthony. De là où je me trouvais, j’entendais mieux le spa, dont le son était net, délicat et enveloppant, tandis que le tube pionnier de l’autotune résonnait un peu en retrait, presque paisible. Le résultat sonnait moins cacophonique qu’on aurait pu croire et pendant quelques brefs instants les phrases mélodiques des deux compositions semblaient même s’harmoniser – c’était sublime. J’avais pas du tout vu ça venir et j’ai essayé d’enregistrer ces petits moments de miracle mais hélas, entre les bruit des voitures qui se garaient, Stanley qui aboyait et les annonces vocales qui surgissaient régulièrement, ça ne rendait pas grand-chose.

Hier après-midi, j’ai vécu un moment similaire, j’étais dans un bazar tamoul où la radio passait « Believe » de Cher, soit un autre tube pionnier de l’autotune (et même historiquement plus pionnier que « One More Time ») et dans les rayons était posée une sorte de boîte à musique un peu high tech avec des guirlandes lumineuses, qui jouait un motif « modal », et là aussi, à certains instants, les phrases s’harmonisaient. Je crois que je tiens un bon petit projet de sound art, allez les FRAC là, lâchez vos subs ! Par ailleurs j’ai réentendu « One More Time » sur la sono d’une pharmacie (!?) et pour des raisons sans doute compliquées à expliquer je me suis dit que c’était le meilleur cadre où le laisser s’épanouir, et que la dimension rengaine, limite flippante et inhumaine du hit, y prenait tout son sens : celui d’une musique d’attente hyper disciplinée et profondément glauque, déguisée en hymne universel de célébration et d’amour.

LA PLAYLIST UNSHAZAMABLE D’UN RESTO DE DUMPLINGS

Il y a quelques jours, j’ai déjeuné seul dans un resto asiatique un peu fooding (dont les spécialités sont les dumplings et les bao) et au-dessus de ma tête j’avais une baffle qui passait une musique au départ relativement prévisible vu le contexte – un genre de chanson pop asiatique des années 70 – mais qui est devenue en quelques minutes une espèce d’ambient/field recording musique de film arty, avec des arpèges tristes d’instrument à cordes proche de la guitare, comme une version de Basic de Quine et Maher enregistrée dans une zone périurbaine chinoise. Ça m’a vraiment intrigué, il y avait des moments où le volume diminuait, mixés avec des voix de gens qui parlaient une langue inconnue, d’où mon hypothèse de field recordings dans la veine de Sublime Frequencies ou autre. J’ai lancé Shazam mais le son n’était justement pas assez fort et il n’a rien répondu, si ce n’est au bout de plusieurs tentatives un truc electro random qui n’avait rien à voir. J’ai donc pris sur moi et me suis résigné à demander au serveur s’il pouvait me dire ce que c’était, mais il a eu l’air presque choqué. « La musique ? Euh je sais pas, on sait pas. » À l’écouter c’était un sujet tabou. J’ai insisté comme un gros relou, il devait bien y avoir une source quelque part, c’était peut-être une playlist ? Et là il m’a répondu en vitesse que oui en effet c’était une playlist, avant de s’éloigner de ma table et de reprendre son boulot de serveur. Je n’ai pas voulu passer pour un boulet en lui réclamant d’aller mater moi-même cette fameuse playlist sur l’écran de l’ordi, ça devenait vraiment creepy de ma part. En résumé : une bonne grosse interaction de merde qui m’a coupé l’appétit, tandis que la musique a commencé à m’agacer alors qu’une minute plus tôt elle m’envoûtait. Ça m’apprendra, à être obsédé par ce genre de choses sans intérêt.

LA CHANTEUSE À VOIX DU TROISIÈME ÉTAGE

Toujours dans notre ancien immeuble, il y avait deux étages au-dessous de la violoncelliste une nana qui écoutait beaucoup de gros tubes « à voix » genre Adele, ou des power ballads de Rihanna et Beyoncé, ou encore des trucs latinx crossover, bref des choses qui ne sont pas tout à fait ma came, mais que l’acoustique magique de la double cour intérieure faisait résonner de façon inhabituelle et dont je m’accommodais donc très bien. Parfois, elle poussait trop le volume de ses baffles et ça devenait pénible, mais ça lui arrivait à ces moments-là de se mettre elle-même à chanter par-dessus les morceaux, et comme elle se débrouillait plutôt bien, là ça se mettait brutalement à devenir super. On était là avec ma femme à papoter en buvant du chinon et hop, son petit concert démarrait, ça durait quelques minutes, parfois quelques secondes seulement, on entendait plus ou moins distinctement en fonction de si elle étendait ou non son linge au bord de sa fenêtre sur un tancarville « clipsable ». Ces brèves séquences ressemblaient un peu à des TikToks IRL, avec nous seuls comme public clandestin de ses vocalises joliment maîtrisées. Il y a eu une autre fois où elle a carrément fait venir un pote avec son clavier, ils ont joué une reprise façon slow/piano de « I Kissed A Girl », et là pour le coup c’était nul, mais c’est sans doute le côté Béatrice Ardisson qui a dû me saouler.

Voilà, que vous dire de plus sinon que toutes ces petites expériences m’ont permis d’aérer mon écoute, de la rendre plus perméable aux phénomènes extérieurs et à la contingence, toutes choses trop peu présentes et mobilisantes dans ma pratique d’auditeur ces dernières années, essentiellement passées à m’obstruer les « portugaises » de gros casques qui font transpirer ou de petits écouteurs invasifs qui vous coupent du monde. Ça fait du bien, ça bouleverse doucement certains pôles d’excitation et de goût, ça donne une couleur zen à cette activité si omniprésente dans nos vies, et je pense que ça devrait faire partie intégrante de ce qu’on appelle la musique live. À propos de musique live je vous invite d’ailleurs à aller lire ce super article de Brad Nelson sur Phish. Et je vous invite également, si vous êtes à Paris, à venir ce soir nous voir à Cahier Central, dans le 5e, où les éditions Audimat font un petit événement dont les détails sont lisibles ici. Je vous souhaite de bonnes écoutes incidentelles, et n’oubliez pas de vous libérer un peu les pavillons.

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