Anthologie de la péninsule Arabique vol. 4 : Le chant des femmes (collecté par Simon Jargy, AIMP-MEG, 1994)

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Cette collection d’enregistrements réalisés dans les années 70, principalement au Yémen et au Bahrein, mais aussi à Oman et au Koweit, pourrait servir de contre-argument à l’idée d’une musique “universelle” dont les émotions dépasseraient les frontières. La série de chœurs féminins que l’on y entend sonnent comme de l’anti-world : c’est âpre, on n’identifie pas toujours bien la nature des sentiments véhiculés ni celle de ceux que l’on éprouve – où est mon plaisir, se demande-t-on. L’impression d’opacité dure un moment, elle fascine mais sans faire de mystère, c’est le contraire d’un truc qui intrigue ou qui fait la danse des sept voiles – sans mauvais jeu de mots orientaliste. Et peu à peu on apprend à y évoluer, à appréhender ces voix tendues, déchirées ou extatiques, et à suivre les percussions qui les accompagnent – aucun autre instrument n’est présent puisque les vents et les bois sont réservés aux hommes. Ça demande à l’auditeur une certaine discipline, ou du moins ça exige de s’abstraire, de se détacher de ce qu’on a envie d’entendre, et c’est pour ça que je continuerai à écouter et à écrire sur les field recordings ethnomusicologiques : ils font faire reset à mes réflexes auditifs.

Simon Jardy, l’ethnomusicologue en question, a distingué trois parties dans ce CD : les chants des femmes de pêcheurs de perles qui travaillent dans le Golfe, les chants interprétés lors des mariages et les chants liés aux enfants et aux travail. Tous ou presque sont organisés sous la forme de l’appel-réponse – la forme “responsoriale”, disent les scientifiques. Comme presque toujours dans les musiques de tradition orale, il s’agit de pièces associées à des circonstances spécifiques, et dont le répertoire, bien que nourri de certaines innovations au fil des années par de talentueux interprètes, reste relativement stable et respecté. Les musiciennes de la péninsule Arabique, nous explique Jardy, “se réunissent dans des maisons-patios, les dar, pour chanter et danser, et participent aux fêtes publiques”. Il existe des dizaines de ces ensembles vocaux féminins dans les pays du Golfe, relayés par les médias locaux. On sait que certaines figures qu’elles perpétuent ainsi, comme celles des na’sshat, “ces jeunes danseuses en vêtements de fête qui dénouent leur longue chevelure et se balancent au rythme des percussions tabl”, remontent à une coutume arabe d’avant l’islam, qui voudrait que les femmes accompagnaient, en chantant et dansant, les hommes en route pour la guerre.

Jardy nous indique aussi que la culture musicale de la région, synthèse des multiples influences ayant parcouru son histoire, a été alimentée par les incessants allers et retours des bédouins entre désert et mer, qui les ont ouverts aux influences des peuples qu’ils rencontraient à bord des bateaux, où les autres marins pouvaient être aussi bien est-africains qu’indiens ou perses. Les ravages des océans, mais aussi leur attrait mystique, sont au centre des chants des pêcheurs de perles comme ils le sont dans ceux de leurs femmes et filles. La dimension chorale des performances est elle aussi commune aux hommes et aux femmes, mais elle revêt chez ces dernières des couleurs plus inhabituelles du fait que l’on s’attend bêtement à de souples et doux enchevêtrements de voix là où le résultat se révèle au contraire pour le moins abrupt à nos oreilles : le minimalisme des percussions, la ténacité des différentes parties dans leurs échanges, les timbres vigoureux de certaines voix, tout nous prend à revers dans ces captations. Et pourtant, après un moment d’adaptation, on ressent à chaque seconde une force vitale, et un pur désir – ou un pur besoin – de chanter.

Par son austérité mélodique et son ambiance sonore râpeuse – les mains qu’on y claque et les percussions qu’on y frappe pourraient figurer dans un nuancier de bruitages tendance arte povera – cette anthologie fait sans doute partie de ces disques à mi-chemin entre le réel mondain et la création artistique, entre documentaire et fiction. On y écoute parfois moins de la musique tout court que de la musique en train de se faire et d’être éprouvée. Sur l’avant-dernier titre, l’un des plus “accrocheurs”, on y entend une fillette yéménite chanter au travail, plus précisément qui chante pour se donner du courage alors qu’elle doit broyer du blé à l’aide d’un rouleau. C’est une work song comme pouvait l’être celles des esclaves ou des travailleurs du rail. Sa voix fatigue, elle est essoufflée, et il y a quelque chose de presque voyeuriste à l’écouter ainsi à la peine. Et en même temps, on se pose une question : pourquoi chanter la souffrance avec une voix reposée ?

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