Aujourd’hui, je voudrais vous proposer une sélection de morceaux interprétés par des baby-boomers français qui lâchent la rampe, voire qui craquent total, des chanteurs en plein freestyle lysergique et verbal, ou au contraire en accès de désillusion post-68, ou qui encore s’enfoncent dans des marécages amoureux sans être bien redescendus de leur dernier « buvard ». Aucune moquerie de ma part – c’est pas Bide & Musique ici –, puisque je trouve ces titres touchants, sincères, justes, et/ou courageux, et surtout je ne les suggérerais pas si je n’aimais d’eux que leurs textes. Musicalement, certains évoluent dans une zone psychédélique capiteuse, un genre de folk à nappes de synthés pour couchers de soleil d’automne, que j’ai déjà un peu décrite en abordant voici quelques semaines l’album d’Olivier Bloch-Lainé (lequel a sans surprise pu jouer avec certains des artistes présents ici). D’autres compos plus tardives piochent davantage dans les répertoires eighties, mais restent selon moi encore choquées par la défaite des utopies et la victoire du réel capitaliste, de ses outils, ses valeurs, son langage.

J’ai retenu sept titres titres, sachant que lorsqu’on regarde de près on se rend compte qu’il existe en France des tonnes de morceaux de ce style, et que ce n’est pas loin d’être une tradition nationale de notre chanson, nourrie d’un côté par Bobby Lapointe et l’amour franchouillard du calembour et du marabout-bout de ficelle, de l’autre par cette lignée libertaire qui va de Léo Ferré à Saravah. Et j’ai volontairement mis de côté Louis Chédid, qui a carrément fait de ce blues absurde une des composantes principales de son œuvre, et sur lequel j’espère revenir bientôt.

NB : je prie ceux qui ont eu la gentillesse d’écouter l’été dernier la série « Histoire parallèle de la pop française » que j’ai faite pour France Culture de ne pas m’en vouloir de replacer ici certains des titres ou artistes qu’ils avaient pu y entendre alors.

 

MICHEL ZACHA – « Pourquoi ne pas prendre le temps » (CBS, 1977)

Le Lyonnais Michel Zacha a commencé sa carrière en remplaçant Julien Clerc dans la version française de Hair avant de sortir plusieurs albums solo bien mystiques et babos pour CBS, dont le dernier, Inutile, réussit à mêler à merveille cette veine hippie avec un feeling jazz-rock de très haut niveau (on a Bernard Lubat aux percussions, André Ceccarelli à la batterie et Jean-Pierre Alarcen à la guitare, autant dire que ça joue bien tight tout en s’octroyant quelques gracieux détours) et des éléments synthétiques, mais pas forcément planants, assurés par l’incroyable Georges Rodi, un des experts en la matière à l’époque, auprès entre autres de Jonasz, Vassiliu, Clerc, etc. « Pourquoi ne pas prendre le temps », titre décroissant dans les deux sens du terme, cultive un désespoir riche en groove et en sursauts. Je vous conseille sans hésitation d’écouter tout l’album (Spotify, Deezer, Apple), qui résonne de phrases telles que « Je danse sur la corde raide / Qu’on appelle la vie. » Par la suite, Zacha cessera de chanter et passera de l’autre côté de la vitre, et de la force, si j’ose dire, puisqu’il produira des dizaines de disques de punk français, notamment ceux de Starshooter, avant de travailler en 1982 sur le premier album de Jean-Louis Murat, qui se trouve justement avoir été réédité il n’y a pas deux semaines, je le découvre au moment où je vous parle. En 2012, il avait d’ailleurs répondu à ce sujet aux questions du site surjeanlouismurat.com, et c’était passionnant.

 

CLAUDE ENGEL – « Fantasmagory » (CBS-Marginal, 1976)

Claude Engel est connu dans le métier pour ses talents de guitariste et d’arrangeur, il joue d’ailleurs sur le disque de Bloch-Lainé. Sur cet album solo et principalement instrumental sorti chez Marginal, sous-label de CBS qui décidément à l’époque aimait bien les investissements à perte, il se montre aussi virtuose à la gratte que freestyle dans les paroles du seul morceau chanté en français. J’adore cette histoire de rendez-vous raté à la gare et d’animaux domestiques, pleine de rimes abusées, ça me réjouit, pour moi c’est vraiment l’antidote à nos chansons à textes plombées par leur surmoi littéraire, sans non plus donner dans le potache conscient de lui-même qui a pareillement miné notre culture musicale : merci, Claude, vous avez tout compris.

 

RICHARD GILLY – « Une histoire de solitude » (Flamophone, 1975)

Extrait d’un album folk en grosse déconfiture, Les froides saisons (Deezer, Spotify, Apple), très ornementé et très attachant, sorti en 1975 par ce semi-sosie de Julien Clerc accompagné du légendaire Système Crapoutchik, ce titre sent la fonte des cœurs à la fois dans sa musique et ses textes, qui évoque le choc du premier chagrin d’amour chez les jeunes âmes, et l’absence d’enseignement prodigué par les autres à ce sujet. « Il fallait lui dire / Que ça faisait mal / Quand l’amour s’en va / Quand il s’éloigne ». On retrouve encore Alarcen et Lubat, et là encore tout le disque vaut le coup, j’adore le chant de Gilly, son espèce de râle chuchoté, presque ASMR, qui possède malgré tout l’assurance du mec dépité, rincé. J’aime beaucoup aussi sa poésie à la fois terre-à-terre et illuminée par des visions quasi mythologiques, manifeste dans mon autre titre préféré du disque : « Ma Lady de Montargis ». Sur son album suivant, je vous encourage là découvrir l’ambivalent « Va lui dire que c’est une conne ».

 

BEAUVARLET – « Sans dessus… dessous » (RCA, 1982)

Un Georges Rodi au top de sa forme balance une intro aux claviers – un ARP Odyssey, je dirais, même si j’y connais pas grand-chose –  qui pourrait épuiser ma dopamine d’un seul coup si n’était le grand talent de ce Patrick Beauvarlet  pour l’écriture automatique mi-régressive, mi-aventurière – on n’est pas très loin de Louis Chédid. Six ans plus tôt, Beauvarlet avait sorti un album pour CBS et s’apprêtait à en publier un deuxième si l’on en croit ce que dit la pochette de ce single, mais apparemment c’est tombé à l’eau et toutes ces années plus tard, je trouve ça vraiment très triste.

FRANÇOIS BÉRANGER – « Le Messager » (RCA-Victor, 1982)

Jusqu’à récemment, je ne connaissais pas François Béranger qui, contrairement aux artistes un peu obscurs cités jusqu’ici, est considéré par beaucoup comme l’un des plus grands chanteurs français des années 70 et 80. Plutôt un chanteur à textes, précisons-le, et à textes engagés, libertaires, dégoûtés, mais d’un lyrisme singulier : il n’est jamais loin de parler, sur le ton de la déclaration définitive, semble juste s’adresser à nous comme s’il lançait une conversation dans un bar ou un train (il a d’ailleurs enregistré une chanson sur le train Corail), mais derrière sa gravité résignée se cache une ombre, un vertige. Ce qui peut étonner dans son rapport à la musique, c’est qu’après avoir utilisé une palette sonore relativement fonctionnelle et discrète durant la première partie de sa carrière, Béranger s’est mis à partir de 1980 à s’intéresser aux nouvelles technologies et à recruter par ailleurs des gros jazz-rockeux, ce qui donne un mélange pas forcément évident à imaginer, mais qui dans les faits s’avère une réussite complète. « Le Messager » démarre par un montage de chants que je dirais éthiopiens, de discours d’Hitler et de voix de sourds, avant de dérouler un groove prog imparable, sans concurrence à l’époque en France. Béranger, toujours très solennel dans le ton, ne lâche pas exactement la rampe comme les autres garçons ici présents, ça reste un fils d’ouvrier qui n’a pas très envie de blaguer, mais il sort néanmoins de son registre réaliste pour imaginer une parabole sur le monde moderne et la destruction du spirituel. Il y est question des eaux de vidange du grand égoût cosmique, de tubes cathodiques dont s’écoulent des guimauves et d’ondes bariolées de propos filandreux. Franchement, entre nous, je comprends pas que ce morceau ne soit pas un classique. Et pareil que pour les autres extraits sélectionnés, je vous recommande, puisque c’est la mission de Musique Journal, d’aller écouter sur Spotify, Deezer ou Apple Music tout l’album dont il est issu : Da Capo.

ROLAND BOCQUET – « 5 sur 5 » (RCA-Victor, 1981)

Avant de signer quelques chansonnettes électroniques que je qualifierais de « rigolotes » si ce terme n’avait pas acquis au fil des décennies le sens caché de « médiocre, limite raté », chansonnettes dans lesquelles il aimait à incarner des machines en panique (« Le flipper amoureux », « Répondeur automatik »), le clavier Roland Bocquet faisait partie d’un groupe prog signé chez Saravah, au son touffu et au nom qui ne mentait pas sur la marchandise : Catharsis – c’est d’ailleurs à ce sujet qu’il avait été invité par Turzi et Ludo du blog FrenchUp dans une émission de 2008. Il a ensuite publié plusieurs disques de library moins mouvementés mais tout aussi réussis, dont un extrait avait d’ailleurs été sélectionné par Jess et Alexis Le-Tan dans le premier volume des Space OdditiesDans « 5 sur 5 », il nous gratifie d’un texte plus ou moins rappé/toasté où il joue le rôle d’un robot analysant fougueusement son état amoureux,  sur une instru électro/dub que ni King Tubby ni Kit Clayton n’auraient validée, et conclue par un solo de synthé.

JEAN-PIERRE ROBERT – « Contrebande magnétique » (Sterne, 1983)

Ancien guitariste de Thiéfaine, Jean-Pierre Robert a publié deux albums solo en 83 et 84 pour Sterne, où Hubert-Félix sortait ses premiers disques et dont le directeur Hervé Bergerat s’occupait également du label Le Ballon Noir, connu des collectionneurs d’obscurités hard prog d’obédience régionaliste (là, je vais être franc avec vous, je ne sais pas tout à fait ce que je raconte). Il avait également joué dans un groupe tradi-chéper du nom de Machine, auteur d’un album au titre savoureux : Tout Folkeux. Mais sur ses disques personnels, JP semble avoir un peu oublié son bagage seventies, du moins sur le plan sonore, pour fabriquer une espèce de chanson à la fois surproduite et lo-fi, avec une voix entre Sheller et Manset, et un personnage mi-comique mi-dépressif face aux changements sociétaux – divorce, informatique, psychanalyse, interdiction de la clope (interdiction qui n’était d’ailleurs pas forcément si véner que ça au milieu des années 80, mais passons). On a un peu de mal à supporter au début et puis ça se transforme en fascination, le mec vous prend par les sentiments, c’est glauque à crever, en même temps il rigole à moitié, le malaise est là, de plus en plus épais, c’est fou, il a réussi à devenir notre ami sans qu’on lui ait rien demandé. Une fois pris dans la spirale, vos morceaux « favoris » seront peut-être, comme moi, « Coup de vent », « Stage informatique », « Look Garou » et donc « Contrebande magnétique » avec son saxo de polar 80 plutôt bien financé, du genre avec Donnadieu et Léotard.

 

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