CLAUDE LE ROUX – La fille de Recouvrance (Née d’une étoile, non daté)

Avertissement : la qualité audio du stream proposé aujourd’hui n’est pas terrible puisque j’ai enregistré le vinyle directement depuis les enceintes de ma platine avec mon smartphone. C’est donc une sorte de field recording (on entend des bruits de vaisselle en arrière-fond), mais je me dis que cette captation amateur peut suffire à faire apprécier ce chef-d’œuvre oublié de la chanson française.

 

J’ai trouvé ce disque chez le soldeur General Music à Avignon, dans un bac à trois euros, au milieu de pas mal d’autres 33-tours français tout aussi intrigants par leur pochette mais qui m’ont fait moins forte impression à l’écoute. Claude Le Roux est une chanteuse et comédienne bretonne connue dans sa région pour sa version de « La fille de Recouvrance », un classique des chants de marins, si j’ai bien compris, mais l’album du même nom semble être resté plus confidentiel, puisqu’on ne trouve absolument rien d’autre à son sujet qu’une fiche Discogs incomplète. Sur le site perso de Le Roux sont annoncés des concerts pour février 2000 et par ailleurs je n’ai trouvé que deux articles sur elle, dont le plus récent, dans Le Télégramme, date de 2018. Bref, chère Claude Le Roux, si vous nous lisez, n’hésitez pas à vous manifester et ne prenez pas mal, je vous prie, l’upload illégal que j’ai réalisé de cet album époustouflant que vous avez enregistré avec entre autres François Rauber, illustre arrangeur de Jacques Brel.

Les deux aspects que je retiens avant tout de La fille de Recouvrance, ce sont ses arrangements miraculeux, précisément, et la musicalité du flow très déclamatoire de Le Roux. Ce style théâtral et presque surjoué vient de la chanson réaliste, des cabarets de Saint-Germain-des-Près, toutes choses que jusqu’ici je méprisais de loin mais qui ont décidé d’arriver dans ma vie comme ça, au détour d’une rue piétonne de l’ancienne cité papale. Je crois que si j’arrive ici à apprécier cette esthétique très marquée, très française, c’est qu’elle sert autant la personnalité et le texte que le pur rendu, la vibration sonore de l’ensemble. La diction et les placements rappellent certes ceux de Barbara, Gréco ou Ferré (ou de tas d’autres artistes de ce vaste patrimoine francophone que je connais si mal), mais on les devine néanmoins habités par une curieuse distance quant à leur objet, par un mélange de dépit et de légèreté. Ce n’est pas de l’ironie ni du second degré, je vous rassure, il n’y pas de posture désaffectée, mais ça relève quand même un peu de ce qu’on commençait alors à appeler la post-modernité : c’est un registre qui se sait désuet mais qui veut continuer à exister, même s’il sent dépassé par les innovations de la pop, du rock, bientôt de l’électronique. Il y a un feeling à la fois intense et désespéré de descente post-68, qui peut résonner de façon très particulière pour des Français, ou en tout cas de façon très parlante pour moi qui suis français et né à la fin des années 70.

L’album en lui-même hésite ainsi entre des compositions déjà vintage pour l’époque, avec accordéon, paroles louches et gimmicks vieux Paris (« Le tango stupéfiant », « Pigalle Néon »), et des choses plus contemporaines, qui s’inscrivent dans un son jazzy à la fois vif et populaire, propre à une période plus ou moins située, je dirais, entre 75 et 85, et qu’on peut retrouver en France chez d’autres artistes plus connus comme Brigitte Fontaine, ou encore François Béranger dont il a déjà été question ici. Ça donne donc une collection parfois éparse de couleurs et d’atmosphères, où domine toutefois dans les textes le sentiment de quelque chose d’épuisé, de terminé, qui ne reviendra pas – le temps, la jeunesse, l’amour. Mais malgré la plombe du propos, la voix de Claude Le Roux et sa façon de s’emparer des paroles (écrites tantôt par elle-même, tantôt par d’autres) met énormément de vie et d’espoir dans tout ça : sa mélancolie est motrice, vivifiante, elle fait voir le monde sous un œil neuf quoique rincé. Contrairement à beaucoup de chanteurs et chanteuses « à texte », elle dialogue activement avec les instrumentaux, les embrasse, les entrave, les contredit, les honore, et pour l’auditeur cette complicité devient l’objet principal du disque, on attend à chaque nouveau vers de voir ce qu’elle va faire avec tel changement d’accord, telle nouvelle piste qui arrive dans le mix au troisième couplet. Sa technique vocale est hors norme – je vous mets au défi de suivre ses lignes de chant, ne serait-ce qu’approximativement – mais ça n’aurait aucun intérêt de le signaler si la dite technique n’avait pour autre vertu que de porter les compositions, riches de mille chausse-trapes et autres faux plafonds. C’est rare d’entendre autant de virtuosité et d’exactitude au service d’émotions aussi déchirantes et glauques, aussi dénuées de pudeur. Les arrangements de Rauber font honneur à la meilleure musique de variétés pour orchestre et passent sans problème d’un genre à l’autre : tango, rumba, jazz-rock, psyché-pop sur le dernier titre, « L’escalier », écrit par un certain Jean Morlier que j’avais mentionné en écrivant sur Djamel Allam, et même presque new-wave sur le morceau le plus fantastique du disque, « Le Bloc 4 », qui entame la face B et dont les lyrics sont signés Jean-Paul Sèvres, auteur dont je n’avais jamais entendu parler mais qui semble fort renommé, notamment en tant que co-scénariste de Viens chez moi j’habite chez une copine.

Claude Le Roux a sorti un autre disque qu’on me décrit comme plus folk/psyché, sur le label Gelarmor. Elle semble avoir traversé les décennies en se produisant en Bretagne, parfois pour le jeune public, et en jouant ici et là pour le cinéma ou la télévision. Ouest France nous dit qu’en 2013 elle avait passé un mois au Sri Lanka dans le cadre d’une série de spectacles organisés par l’Alliance française. Au verso de la pochette de La fille de Recouvrance, il y a un mot imprimé « façon manuscrit » qui dit : « Ce disque est une histoire d’amour… Merci à tous ceux qui lui ont donné le bonheur de vivre ». Sur mon exemplaire, au dessus de ce mot, on peut lire une autre dédicace, qui elle est manuscrite pour de vrai : « Vive l’été et le soleil breton. Claude Le Roux » : l’écriture ne ressemble pas du tout à celle de la dédicace officielle, on se dit que Le Roux l’a probablement signée longtemps après, c’est vrai que les gens changent de graphie avec le passage des années. Mais en tout cas, à l’écoute de cet album poignant mais qui n’en fait jamais trop, et alors que l’été s’installe, c’est un moment de grâce que de lire cette petite phrase sur l’été et le soleil bretons : comme pour dire qu’on sait que la vie n’est pas toujours belle et simple mais que quand même, il faut bien la vivre et l’aimer à un moment ou un autre, malgré les intempéries. Où que vous soyez, Claude Le Roux, je vous dis merci et bravo.

 

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