DAVID VAN TIEGHEM – These Things Happen (Warner, 1984)

DAVID VAN TIEGHEM – Safety In Numbers (Private Music, 1987)

Dans le tout premier post de Musique Journal, j’avais parlé du disque Basic de Robert Quine et Fred Maher, deux représentants de la scène Downtown Manhattan des années 80. David Van Tieghem est en général lui aussi considéré comme un habitué de ce milieu musical informel, mais il y a occupé une aire moins rock, plus arty – arty au sens littéral puisqu’il a très souvent collaboré avec des vidéastes ou des chorégraphes. Comme Quine et Maher, il s’est d’ailleurs surtout mis au service des autres au cours de sa carrière. Percussionniste de formation, il était ainsi l’un des 18 musicians qui interpréterent la fameuse Music de Steve Reich à sa création en 1978. On l’a également entendu dans le Love of Life Orchestra de Peter Gordon, mais aussi, en vrac, auprès de Laurie Anderson, Arthur Russell, Ryuichi Sakamoto, Robert Ashley, ainsi que sur My Life In the Bush of Ghosts de Byrne et Eno.

Van Tieghem a tout de même sorti quatre albums sous son nom, et ce sont des deux premiers dont je voudrais parler ce matin. Ce ne sont d’ailleurs pas des albums solo au sens strict puisqu’ils sont l’un comme l’autre largement composés de pièces de commande pour du théâtre et de la danse. These Things Happen est la bande son de Fait Accompli, un ballet de la célèbre chorégraphe Twyla Tharp tandis que Safety In Numbers contient plusieurs compositions adaptées de commandes passées au percussionniste pour de la danse et du théâtre. Leur fonction d’accompagnement se ressent parfois trop – c’est comme si l’on devinait que quelque chose se passait sans jamais pouvoir le voir, et l’on peut trouver certaines plages un peu longues – mais leur usage mixte des machines et des sons réels – y compris des voix, naturelles ou enregistrées, et des bruits de sources diverses – donne à l’ensemble une immanquable patine d’époque, à la fois chic et désabusée. Une époque où l’on ne lésine pas sur les solos de saxos – joués par Peter Gordon – et sur les effets de mise en scène high-tech – on a du très gros matos en studio, notamment le fameux, complexe et onéreux Fairlight. C’est un moment de l’histoire pop où la qualité d’une ambiance sonore, avant la composition elle-même, tient lieu de style, de signature musicale – je paraphrase ici de mémoire une formule de David Toop dans Ocean of Sound, d’ailleurs au sujet de Sakamoto, je crois : atmosphere as style.

Les synthés et les différents effets n’ont plus, dans ce Manhattan du milieu des eighties, encore un peu pourri mais qui semble pressentir un futur épuré (voire apuré), l’aura alien ou psychédélique qui les rendaient encore fascinants quelques années plus tôt. C’est un futur qui est là, présent, qui s’installe sous nos yeux, s’enracine dans nos oreilles au point d’ailleurs de nourrir une énorme partie de l’imaginaire sonore de cette période au cinéma ou dans la pub. Il évoque certaines grandes B.O. contemporaines, le Vangelis de Blade Runner, le Tangerine Dream de Sorcerer ou The Keep (Safety In Numbers est d’ailleurs publié chez Private Music, label fondé par un des membres du groupe allemand, Peter Baumann), et même le Eric Serra de Subway (qu’il faudra un jour bien réhabiliter, n’en déplaise à nos chers amis garants du bon goût parisianiste déconnecté de la praxis de l’Europe réelle). Comme eux, il dessine un avenir plus ou moins apaisé, mais au sens stérilisé, neutralisé : on ne sait trop s’il nous angoisse ou nous réconcilie de force avec le monde mutilé. On y entend aussi un peu de l’élégance amère du néo-classique qui commence alors lui aussi à envahir l’univers de la musique à l’image, et que James Ferraro retoucherait de sa patte cruelle trente ans plus tard sur Human Story 3.

La différence de matière entre les deux albums pourrait presque servir à un exercice en école d’ingés son : sorti en 84, These Things Happen n’a pas encore accès à des technologies aussi avancées que Safety In Numbers, qui lui en fait trois ans plus tard un usage presque pyrotechnique et ne se prive pas pour multiplier les effets de volumes, ni pour rincer les possibilités de bruitisme artificiel proposés par les machines. On comprend que Van Tieghem, étant déjà un percussionniste dissident, se servant d’à peu près n’importe quel objet comme d’un instrument, ait pu s’éclater à reconstituer et amplifier grâce à tous ces artifices les mouvements de ses outils s’entrechoquant ou se brisant. Sur Safety In Numbers plus que sur These Things Happen, il signe surtout quelques compositions mémorables, qui comme certains essais électroniques de cette époque annoncent souvent l’electronica d’Autechre ou Black Dog :  je pense à « Thunder Lizard » (avec un motif quasi tubesque de Sakamoto au DX7), « Crystals », « Future » ou « All Safe ».

La dimension « d’époque » et le statut fonctionnel de ces deux albums masquent peut-être trop leur beauté, alors que celle-ci relève par moments d’une espèce d’illumination historique : on croit vraiment y entendre la substance même d’un temps, précipité dans un tube transparent, immaculé. Une substance rare, mais qu’on peut se procurer pour vraiment pas cher sur Discogs, et dont je vous invite donc à profiter dès que vous en aurez l’occasion.

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