ELYSIA CRAMPTON – Elysia Crampton (Break World, 2018)

Jusqu’à ce EP sorti l’an dernier – mais dont les médias français n’ont pas beaucoup parlé –, le travail d’Elysia Crampton m’a longtemps fait le même effet que celui de Chino Amobi, Rabit, Arca, Total Freedom et de la grosse majorité de ce que j’entends sortir de cet underground « post-club » constitué depuis le début de la décennie par des minorités raciales et/ou de genre. D’un côté, en tant qu’observateur avisé, j’en comprends, j’en respecte et j’en approuve la dynamique politique de déconstruction et j’y vois se dessiner une voie inédite dans l’histoire de la musique électronique et de son rapport à la danse et à l’industrie des clubs (et gnagnagni et blablabli). Mais en termes empiriques, tous ces morceaux ne me font rien de très précis, aucun ne m’active vraiment. Ces climats digi-gothiques, ces structures précipitées, ces déréglages et abus volontaires de presets, et ces détournements des musiques de genre ne me laissent pas exactement de marbre : c’est plutôt que je ne sais pas trop quoi y écouter, quoi y suivre, et que tout ça se faufile à travers mes grilles de lecture – et ça doit bien vouloir dire quelque chose de ces productions libératoires dont l’une des vocations semble précisément être de tromper mes repères de mâle occidental blanc au niveau de vie très supérieur à la moyenne de la population mondiale.

J’ai beau être intrigué, souvent impressionné dans mon âme d’esthète « open-mind » par ces sonorités, leur déstabilisant agencement critique déjouent trop mes réflexes d’auditeur curieux par principe mais qui coche néanmoins toutes les cases du dominant, y compris dans sa façon de consommer la musique. Et d’ailleurs tant mieux si moi et d’autres sur-privilégiés n’arrivons pas nous retrouver dans ces disques : c’est même carrément rassurant puisque ça prouve bien que les artistes ont accompli leur mission de subversion. Ils doivent se dire que ça leur fera toujours au moins un truc que les Allemands n’auront pas, les Allemands étant ici la majorité blanche, cis, mâle et riche du joug duquel Elysia Crampton et ses amis cherchent à s’émanciper.

Mais peut-être que mon problème ne vient pas que d’une histoire d’identité sexuelle ou de couleur de peau : c’est aussi que j’ai du mal avec la dimension par essence expérimentale de ces musiques, comme j’ai pu avoir du mal avec des tas d’autres musiques expérimentales par ailleurs faites par des gens au profil beaucoup plus proche du mien. Dans quelle mesure les méthodes de guérilla musicale de ces nouvelles avant-gardes s’inspirent-elles de celles des avant-gardes plus anciennes ? Je ne saurais pas bien le dire mais si ça se trouve, pas du tout. Une chose est certaine en tout cas, c’est que ces jeunes musiciens nourris de culture de masse et équipés de technologies encore inexistantes il y a dix ans n’entretiennent pas le même rapport à leurs œuvres, à la perception de celles-ci, et que pour eux la pop music et la club music ne sont jamais des mondes externes à leur action, qu’ils ignoreraient ou mépriseraient. D’où, en moi, une certaine stupéfaction à les entendre dans leurs propres réalisations refuser si violemment les notions d’efficacité et d’immédiateté inhérentes à ces références. Des références qui, dans le cas d’Elysia Crampton, sont manifestes depuis ses premiers enregistrements : elles vont du rap du Sud à la club music latine en passant par Drake, les B.O. d’anime ou la grosse teenpop MTV. Soit des choses qui a priori devraient me plaire mais qui dans ses morceaux étaient réintégrées comme des citations, des objets audio greffés à un corps indistinct.

C’est bien pour ça que j’ai été bouleversé en découvrant Elysia Crampton, un moyen format au charme cette fois-ci évident pour moi, à la composition presque organique, enregistré par la Californienne d’origine bolivienne sur le label Break World. Peut-être que cette femme trans aux racines amérindiennes revendiquées a fait le choix de « parler le langage de l’oppresseur » dans ce EP. Ou qu’elle a plutôt voulu cultiver une autre parcelle de ses terres émotionnelles, elle qui malgré le caractère souvent chaotique de ses tracks et la densité théorique qui semble alimenter sa démarche dit ne jamais composer autrement qu’en écoutant son cœur, sa mémoire et ses inspirations. Le disque est d’ailleurs dédié à Ofelia, figure trans aymara – l’ethnie de la mère de Crampton – qui dans les années 60 fut l’une des premières à retirer le masque porté par les mariposas, les travestis boliviens qui paradaient au carnaval.

Crédit : Colectivo TLGB, David Aruquipa

Si les six morceaux du EP conservent le style concassé et le narration mouvementée qui ont fait la réputation de Crampton, ils développent en revanche un sens de l’abandon au groove que l’on ne connaissait pas encore chez la productrice. Restons raisonnables, nous sommes encore bien loin d’une série de DJ tools chaloupés et conviviaux à savourer par une nuit d’été, mais les répertoires traditionnels aymara et plus largement andins auxquels empruntent les tracks donnent à l’ensemble une intensité sans pareil, un appétit obsessionnel de la syncope et de la tournerie qui pourrait, dans un monde rêvé, faire un tabac sur les dancefloors décolonisés.

Mais le plus beau, c’est la forme compactée de l’ensemble. Malgré leur puissance kinétique et leur trafic pour le moins chargé, les morceaux durent entre 2 minutes 16 et 3 minutes 50, sans que cela ne semble jamais abrégé. On atteint un équilibre idéal et gracieux entre la brièveté pop et l’élan dance, tout en validant le projet de départ, à savoir faire craquer les coutures des confections électroniques de club ou de salon. Demon City et Spots y Escupitajos, les deux précédentes sorties d’Elysia, semblaient décrire voire mimer l’expérience quotidienne des corps minoritaires dans le cauchemar capitaliste, en jouant les figures de l’effondrement, de la dislocation, en reproduisant le tragique vacarme du monde néolibéral – un usage du bruit, de la douleur et du parasitage que Crampton a déclaré inspiré du taypi, un espace spirituel où chez les Aymara convergent les opposés et où, dit-elle dans une interview au Guardian, « les sanglots se transforment en douces mélodies ». Dans Elysia Crampton, le cri et le brouhaha d’après la chute ont laissé place à ce qui me semble être une déclinaison plus apaisée, mais tout à la fois plus agitée et plus vivifiée du taypi : c’est un fantasme d’utopie accélérée, un souvenir de conciliation fugace, de synchronisation magique des éléments. Le temps de ces quelques mesures trop pleines, on éprouve l’union passée des contraires, on voit déferler sans cahots les sentiments et les couleurs, comme lorsqu’on va mourir ou juste qu’on appuie sur rewind : repassent d’un coup tous les vertiges, toutes les étreintes.

C’est un disque dont la vitesse et la fougue ont aussi quelque chose de très californien, une sorte de romantisme qu’on croit plastique mais qui très vite dégage un parfum de réel et de jeunesse impossible à ignorer. Au-delà de son répertoire habituel – glissandi de jingles radio, signatures rythmiques des Caraïbes ou d’Atlanta, airhorns placés comme des ponctuations –, il y a des riffs de metal FM, des envolées de synthés presque jazz-rock, des clairs-obscurs qui peuvent rappeler le shoegaze dubby de certains titres de My Bloody Valentine ou Seefeel.

Pourtant c’est l’inverse d’une démonstration de curating de bon goût et de beau façonnage : comme à son habitude Elysia préfère le collage, elle sélectionne juste des éléments qui restent autonomes et clairs dans leur aspect même s’ils peuvent se dissoudre parfois brusquement. Là où je trouvais ses compositions jadis un peu trop proches de l’installation d’art contemporain appliquée à la musique – et dont les sons, à force d’être trop considérés comme des artefacts, perdent de leur vitalité –, j’ai été enchanté de voir Crampton user sur ce EP d’une main qui exclut la pose, pour au contraire aller au plus simple et pourtant au plus personnel, malgré la densité de l’action qu’elle mène. Et même si ce n’est pas comme si j’avais mon mot à dire sur ce qu’elle pourrait faire à l’avenir, je serais ravi de la voir poursuivre dans ce format bref et saturé de composants, qui à mes oreilles de progressiste coupable sonne comme la plus belle proposition qui ait été faite au sein de cette esthétique de la déroute et du contre-courant. Mais si elle décide de sortir un disque fragmenté et évanouissant comme When I Get Home de Solange ou To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, je ne dirai rien et j’écouterai ça dans mon coin, sans parler trop fort, pour ne pas faire fuir l’ocelot dont le nom, sinon l’image, orne la pochette de ce EP miraculeux.

Ceci est la version 1.0 de Musique Journal. Celle-ci évoluera en une version plus complète, plus ergonomique et plus belle (mais payante) d'ici à l'automne. Si vous aimez nous lire, abonnez-vous dès maintenant !

Etape 1 : Vous êtes sur le point de vous abonner à Musique Journal