FUZZ AGAINST JUNK – “Country Clonk/Horsebowl” (Nuphonic, 1998)

En écoute sur Spotify et Deezer

En 1998, le label anglais Nuphonic pouvait encore se permettre de se la donner grave. Leur signature principale, Faze Action, représentait non sans élégance la “nu-house” depuis leur tube “In the Trees” en 1996 et leur album Plans & Designs en 1997 : un style nourri de références disco raffinées, à l’époque très méconnues, telles que les orchestrations de Vincent Montana Jr pour Salsoul. On retrouvait aussi chez eux le projet Black Jazz Chronicles – monté par Ashley Beedle, l’un des piliers de la house britannique – dont le Future Juju (1998) en imposait pas mal en matière de techno leftfield injectée de jazz-funk ou d’afro-beat, annonçant le courant dit “broken beat” qui bientôt emboucanerait les dancefloors de West London. Nuphonic entretenait par ailleurs des relations fraternelles avec l’aristocratie deep de la côte Est américaine, éditant notamment au Royaume-Uni une compilation du label Spiritual Life de Joe Claussel, connu pour ses accents caribéens et jazzy.

En réalité, au-delà de ces nobles sorties elles-mêmes déjà légèrement surestimées – même si j’avoue que certains titres de Faze Action me font toujours leur petit effet –, je me demande avec le recul ce qu’on a bien pu trouver au catalogue Nuphonic. C’est de la musique dont on allait deux ou trois ans plus tard se servir en masse sur Fashion TV ou dans les premiers bars lounge : de la house dénuée de toute tension, avec des percussions live en pilotage automatique et des ornements de claviers sans début ni fin. Un pastiche compassé de disco psychédélique, conçue pour des clubs remplis de gens qui ne dansent pas vraiment et contre laquelle les convertis de la deuxième moitié des nineties allaient très vite se retourner sans vergogne. Au fil des années 2000, les maxis Nuphonic moisiraient ainsi toujours plus souvent dans les bacs de seconde main des disquaires, et au fond de moi j’avais toujours l’espoir de tomber sur une perle, sur un secret que j’aurais loupé : espoir toujours déçu qui chaque fois me procurait une petite déprime express, sur le coup on trouve ça bien dommage que les choses aient si mal tourné, mais bon c’est pas non plus si grave, passons à autre chose.

Et puis récemment j’ai retrouvé des cassettes que j’enregistrais en écoutant la radio à cette époque-là et j’ai été frappé par un titre inconnu dont le son me semblait trop moderne, trop tardif pour figurer sur ces enregistrements que j’avais cessé de faire dès l’arrivée chez moi de l’ADSL, soit en 2000. C’était un beat disco sec, agrémenté de teintes que j’identifiais comme plus ou moins propres au rock new-yorkais 80, on aurait dit un truc de la grande période des edits de la dernière décennie, avec un caractère pas très épanoui, plutôt du genre à marmonner, à ronger quelque chose, mais qui construisait un groove laissant quand même de l’espace, on n’était pas non plus dans l’electro-clash sur-stressant, ou pire, dans l’electro-rock. J’ai shazamé en pensant tomber sur un track de Joakim ou Optimo, ou joué par Joakim ou Optimo, sauf que pas du tout, mais du tout : c’était “Country Clonk”, la face A d’une sortie Nuphonic de 1998 enregistrée par un duo à la discographie peu abondante appelé Fuzz Against Junk – nom lui-même inspiré d’un livre illustré très rare, sorti en 1961 et écrit sous le pseudonyme Akbar El Piombo, j’allais vous dire que c’est le genre de bouquin que doit adorer Ivan Smagghe, et là sur quoi je tombe en tapant « Akbar El Piombo » dans Google ?

On entend tout au long de ces douze minutes un violoncelle qui rappelle sans aucun doute celui d’Arthur Russell, des effets dub citant Walter Gibbons en se dissimulant à peine, une tendance au détachement contredite par l’obstination de la rythmique qui peut évoquer les travaux réalisés en commun par ces deux figures de la disco “alternative”, comme ceux d’autres de leurs collègues de l’après-disco. Seulement, en 1998, ces pionniers étaient connus d’une minuscule élite – composée je dirais de Daniel Wang, de DJ Harvey, des Idjut Boys, de Smagghe lui-même, et de quelques autres –  et la relative austérité de leur esthétique mettrait du temps à prendre parmi le public des clubs, même chez ses franges  – pun not intended – les plus avant-gardistes. La face B “Horsebowl” proposait un beat un tout petit peu plus joyeux, allant jusqu’à concéder un motif de congas, mais lâchait des guitares en pleine crise d’abstraction, autant dire la dernière chose, il me semble, que le clubbeur house moyen voulait entendre à l’époque.

Ce maxi reste une anomalie dans le catalogue Nuphonic et plus largement dans la house aux prétentions “great black music” de cette ère-là, c’est une prémonition qui annonce avec presque une demi-décennie d’avance la vague DFA, le revival punk-funk, le retour du groove gris-blanc, etc. Après je serai ravi si des connoisseurs me donnaient tort en me sortant des dizaines d’autres exceptions. Mais bref, quelqu’un a-t-il joué “Country Clonk” au début du Pulp ? Probablement. Ce dont je suis sûr, c’est qu’en 2000 Nuphonic sortirait deux anthologies qui résonneraient (sciemment ou non, peu importe) avec ce qu’anticipait “Country Clonk”. D’un côté, la sélection The Loft de David Mancuso, regroupant classiques microlocaux de soul, disco ou house aux identités fluides, dont “Is It All Over My Face” des Loose Joints d’Arthur Russell, en version unreleased (genre comme si tout le monde connaissait par cœur la version released) ; de l’autre le plus âpre Nine O’Clock Drop d’Andrew Weatherall, un choix de titres post-punk à potentiel dansant. En 2002, Nuphonic fermerait boutique et l’un de ses deux fondateurs, Sav Remzi, monterait l’année suivante une nouvelle structure, Tirk, qui deviendrait justement une référence en matière d’edits en tous genres, réalisés entre autres par les Idjut Boys. En 2004, « Country Clonk » fut réédité chez Bear Funk et remixé par le petit prince norvégien de la nu-disco, je vous le donne en mille : Lindström.  Le grand revival des eighties, apocryphe ou non, était cette fois-ci déjà bien en route. D’ailleurs, vous penserez à me prévenir quand vous le verrez un jour s’arrêter.

 

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