FUZZBOX – Bostin’ Steve Austin (Vindaloo, 1986)

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We’ve Got A Fuzzbox and We’re Gonna Use It : « On a une pédale fuzz et on va s’en servir ».  Ce n’est pas la mise en garde d’un énième groupe à guitares très porté sur la fameuse pédale d’effets « Big Muff », plus connue sous le nom de pédale fuzz, mais juste la promesse tenue par une bande d’adolescentes chevelues, venues du Birmingham alternatif au milieu des années 80, et qui avaient décidé d’en faire le nom de leur groupe.

Derrière ce patronyme pour le moins longuet se cachent quatre jeunes filles à peine majeures (17 ans pour la plus jeune, 21 pour la plus vieille) prêtes à en découdre pour marcher dans les pas du X-Ray Spex de Poly Styrene ou d’une Siouxsie and The Banshees époque « Peek-a-Boo ». Vic, Magz, Jo et Tina n’ont presque aucune notion de musique quand elles forment le groupe pour assurer la première partie d’amis à elles : elles auditionnent, composent et répètent leurs premiers titres en un temps record de quatre heures. Celles qu’on appellera simplement Fuzzbox aux États-Unis (hélas, pas WGAFAWGUI) se fixent au passage un unique objectif : utiliser coûte que coûte cette pédale de disto récemment acquise, au point de se baptiser en hommage à celle-ci.

Même si on ne connaît pas, hélas, le ratio « pagaille la plus totale / succès inopiné » de ce premier concert, leur détermination paye et elles sont rapidement repérées par le label Vindaloo, alors bien installé sur la scène locale. L’album Bostin’ Steve Austin, sorti en 1986, les place dans une géographie musicale anglaise déjà très garnie, quelque part entre la pop infusée au punk de Bow Wow Wow à la new-wave toute puissante de l’ère D.O.A.

Les premiers singles « Rules and Regulations » et « XX Sex » donnent un aperçu fidèle du reste de l’album : beaucoup de distortion, aussi redoutable que cache-misère, le chant tapageur de Vic par-dessus les choeurs de ses co-équipières et une batterie furieuse et résonnante, qui serait vite la signature de nos amazones. De l’excellent morceau d’ouverture « Love is A Slug », quasi-tribal (et co-produit par l’homme derrière Dare de Human League, Martin Rushent), à la sensualité abusée de « XX Sex », Bostin’ Steve Austin – du nom du héros de la série télé L’Homme qui valait trois milliards, flanqué de l’équivalent de l’adjectif « mortel » dans l’argot de Birmingham – tape à peu près dans tous les registres. Les fans de girls groups de années 60 trouveront leur compte dans les échos de « Hollow Girl », les amateurs de sensations fortes se reconnaîtront dans les montagnes russes de « Console Me » et le reste du monde s’accorderont sur les tubes survoltés principaux « You Got Me » ou « What’s The Point ». Plus surprenant encore, c’est la reprise exubérante de « Spirit In The Sky » de Norman Greenbaum qui se hisse aisément parmi les meilleures versions, déjà tentées par Nina Hagen, Elton John ou Bauhaus. Un disque qui n’est donc pas trahi, de prime abord, par sa pochette signée Andie Airfix (réputé pour son travail de longue haleine avec Def Leppard), témoin de la douce folie qui agite les Fuzzbox. L’esthétique n’est pas au minimalisme, avec pour preuve le clip de « Love is A Slug », reconstitution balourde d’une scène de club avec le lot attendu de mouvements gauches et de maquillage ambitieux appliqué à la truelle.

En termes de look, le quatuor empile les motifs à pois sur résille et shortys en Spandex fluo, et n’a pas peur d’avoir la main lourde sur le fer à crêper. On pense aux choix vestimentaires des mélancoliques Strawberry Switchblade, véritables mères du style « gothique lolita » – on dit « gothlita » ? L’année précédente, le duo écossais sortait son seul et unique album, qui offrait des mélodies légères empreintes de synth-pop rongée par la dépression, comme la touchante « Since Yesterday ». Les filles de Fuzzbox refusent en revanche de se laisser entraîner dans la vallée des larmes, destination prisée des nouveaux romantiques : elles troquent le vague-à-l’âme de mise contre une vitalité grisante, en dynamitant tout sur leur passage : leurs ex, l’exploitation réservée au corps des femmes mais surtout, le dancefloor. Avec toujours plus d’une corde à son arc, Vic la meneuse de gang joue elle-même du saxophone fou sur « Preconceptions » et « Wait and See », ce qui ne manque pas d’augmenter le capital tonitruant de l’ensemble.

Concert des Fuzzbox à Croydon à l’Underground en 1986 par Rob Crowe (Flickr)

De l’autre côté de l’Atlantique, on pense à Cyndi Lauper ou au groupe 100% féminin The Go-Go’s, nettement plus pop et inscrit dans la tendance. Mais ce qui transparaît, dès les premières secondes bourrines de la première piste, c’est l’influence des Slits, formation post-punk tout terrain, dont le mythique « Typical Girls » résonne encore dans toute l’Angleterre. Plus niche et néanmoins culte, Viv Albertine et consœurs n’ont connu qu’une percée rapide en 1979 dans les hit parades. Bostin’ Steve Austin devient le chaînon manquant entre elles, marraines des riot grrl, et la FM. Si les singles de ce premier effort s’avancent encore timidement auprès du grand public, il faudra attendre le deuxième EP et une signature chez WEA pour les catapulter en cinquième position des charts. Sorti en 1989, Big Bang joue la carte d’une pop toujours plus sexy et rentre-dedans : les tubes « Pink Sunshine » ou « International Rescue », même s’ils n’ont rien à envier à la puissance de frappe initiale du groupe, s’avèrent plus policés, plus taillés pour le succès instantané.

Mais on lui préférera donc Bostin’ Steve Austin. D’un bout à l’autre de cette grosse demi-heure, on cueille le fruit du travail de quatre adolescentes pas dupes du monde qui les entoure. Guerrières pop-punk, elles se sont avancées armées d’un chalumeau, né de la rencontre d’une énorme bombe de laque avec un briquet BIC rose bonbon : mignon mais terriblement létal. En faisant entrer le féminisme dans la pop tapageuse, en fustigeant la sur-sexualisation et en s’affirmant comme le groupe anglais intégralement féminin le plus accompli de son époque, c’est toute une mouvance qu’elles préfiguraient, celle des riot grrl qui feront rage dans les années suivantes, et qui ouvriront elles-mêmes la voie aux incroyables Le Tigre. Le groupe se séparera juste avant, en 1990 – avant d’initier sa reformation en 2005.

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