HARRY PUSSY  – You’ll Never Play This Town Again (anthologie d’enregistrements de 1996-97, Load Records, 2008)

Ecouter l’album sur Spotify, Deezer, ou iTunes

Beaucoup d’appels au standard de Musique Journal en ce moment pour nous reprocher de poster trop de musique d’aquarium, puis pour nous intimer de parler de choses plus dures, de violence, d’âpreté. Alors OK, pas de problème, d’ailleurs en fait ça tombe même très bien puisque que je m’apprêtais justement à vous entretenir d’un groupe de Miami, né en 1992, séparé en 1997 et spécialiste du carnage électrique : Harry Pussy.

Les disques et les concerts d’Harry Pussy ont acquis un statut légendaire dans certains cercles. C’est un groupe “culte”, comme on dit, mais les pratiquants du culte en question restent néanmoins très peu nombreux comparés, mettons, aux fidèles du Velvet, ou même à ceux de Spacemen 3 ou de Slint. Il faut dire que leur musique brutale et brève semble être restée, vingt ans plus tard, toujours aussi impossible à fétichiser et rétive à la reconnaissance ou ne serait-ce qu’à la bonification. C’est pour ça que j’ai envie d’en parler aujourd’hui, et aussi parce que je perçois dans leur brutalité et leur brièveté des qualités particulières, que j’imaginais pas rencontrer dans un tel vacarme.

Le trait que je pourrais décrire comme propre à Harry Pussy, la seule chose que j’entends chez eux et que je n’entends pas ailleurs (après, je suis très loin d’être érudit dans ce domaine mais disons que j’ai cherché, j’ai essayé de comprendre la cartographie de ces zones inconnues, j’ai fait parvenir quelques questions à des experts mandatés, etc.), c’est la combinaison d’extrême vitesse punk hardcore et de décharge bruitiste qu’ils ont réussi à produire dans les dernières années de leur carrière, période documentée par l’anthologie You’ll Never Play This Town Again. Des artistes free jazz ou no wave qui improvisent en dévastant tout, on sait que ça existe, des formations punk ou metal qui jouent à fond les ballons, on en connaît aussi, mais de ma vie d’auditeur je crois n’avoir entendu qu’un seul groupe capable de laisser le chaos atonal ainsi dévaler les pentes toujours plus raides du tempo sans limites, et c’est eux. Même s’ils n’ont pas fait que ça, c’est ce que je préfère dans leurs enregistrements.

Les deux membres principaux de Harry Pussy étaient Adris Hoyos, batteuse et chanteuse élevée dans une famille cubaine catholique et exposée tardivement au rock, et Bill Orcutt, guitariste venu du hardcore, par ailleurs réalisateur de films expérimentaux, que l’on reverrait faire surface tout seul en 2009, avec sa guitare sèche à quatre cordes et un disque de noise acoustique complètement dingue, à l’époque nommé album de l’année par The Wire. Si aucun bassiste n’a jamais été recruté, deux autres guitaristes ont en revanche fait partie du groupe, d’abord Mark Feehan, puis Dan Hosker qui l’a remplacé vers 1996. L’arrivée de ce dernier coïncide avec le début de la période speed de Harry Pussy.

Ce qui rend d’autant plus fascinants les morceaux façon “Diable de Tasmanie” de You’ll Never Play This Town Again, c’est de savoir que les musiciens n’improvisent jamais et qu’ils se révèlent virtuoses dans leur cavalcade de l’apocalypse. Les lignes de guitares ont beau être fracturées dans les tous les sens, elles forment néanmoins des sortes de petits filets très détaillés quand on y prête attention, on devine du Beefheart période Trout Mask Replica, du blues accéléré, compacté. Hoyos maîtrise quant à elle le déchaînement de sa batterie, ce qui n’est pas si évident sachant qu’elle chante et hurle en même temps qu’elle tape sur ses toms et ses cymbales. D’ailleurs elle tape vraiment comme on tape sur une porte ou une table, c’est tout raide, monobloc, sans syncope ni dialectique, c’est à la fois un début et une fin, un starter et un point mort – je dis ça entre autres parce que parfois les morceaux ont à peine commencé qu’ils sont déjà terminés, comme le toastait Big Red de Raggasonic au sujet de tout autre chose – , et dans l’idée comme dans le résultat c’est l’un des jeux de batterie les plus fascinants que j’ai entendu de ma vie, opaque et incompréhensif comme du gabber, mais d’une exactitude et d’une délicatesse d’exécution qui laisse médusé.

En écoutant en boucle ces morceaux qu’on ne croyait être au départ que des explosions cathartiques à usage unique, on se rend donc compte qu’il y a donc en eux une forme de subtilité, ou du moins de minutie, de contrôle : certes, ce sont des paysage dévastés par une déferlante qu’on dirait animale, mais le choc est retranscrit avec un soin pervers, fidèle à la sensation réelle, sans aucun pathos, jamais métaphorique. On entend une série de gros plans, de caméras embarquées au cœur de la souffrance, de la chute, on racle le fond de ténébreuses flaques : c’est une expérience de son et de vie d’un réalisme qui rend fou.

 

Je me trompais donc en pensant au départ que Harry Pussy était un projet d’anti-musique. Ce n’est parce parce qu’ils refusaient les chansons, y compris les chansons bruyantes que pouvaient jouer certains de leurs collègues plus structurés de l’époque, comme Sebadoh ou Guided By Voices, aux côtés lesquels ils avaient pu se produire, que les Floridiens cherchaient à nier toute notion d’œuvre musicale au sens classique et d’adresse émetteur/récepteur. Dans leur précipitation feinte et leur immersion en apparence désespérée au creux du marasme existentiel, je me dis qu’ils testaient en fait une méthode de perception nouvelle, ou en tout cas peu usitée, qui relevait d’une sorte de déprogrammation des affects. Leurs morceaux ne satisfont aucun désir actif et connu, ils provoquent d’abord la frustration. Mais pourtant on veut continuer de les écouter, parce qu’on devine en eux une puissance ascétique : on expérimente alors une musique nous faire le contraire de ce que la musique en général est censée nous faire. Et ce que je ressens, personnellement, ressemble donc parfois à une sorte de jouissance inversée, une jouissance de ne pas ressentir un truc prévu : j’éprouve un sentiment de félicité au milieu de ce vide non programmé ; mon ego se dissout, alors que la musique est tout sauf calme et sereine, qu’elle est même au contraire une musique de torture, de maladie et de débâcle, un son jamais esthétisé de quelque manière que ce soit. On finit peu à peu par s’éprendre de cette confusion, et ça devient incroyable. On se laisse surprendre par les cahots, les dissonances complètement déglinguées qui jaillissent de partout, les cris de snuff movies d’Adris Hoyos, les breaks et interruptions absurdes, les enchaînements d’accords atonaux. On découvre une forme alternative de plaisir à subir ce torrent sonore, à assister à cette espèce de destruction instantanée de chaque seconde qui précédait. C’est quand même beau de contempler le néant en plein travail.

(Ce paragraphe a reçu le soutien de la Fondation Georges Bataille)


Quand ils jouent moins uptempo les membres de Harry Pussy ne sont pas beaucoup plus amènes mais il me semble qu’ils rejoignent un registre un tout petit peu plus classique, ou disons plus proche d’autres artistes noise, à base de déflagrations au ralenti et de mouvements incohérents, qui peut s’inscrire dans une lignée bruitiste de type « esthétique de la décomposition », riche en plaies et en lambeaux, qui me rappelle vite la no-wave, ou les performances de mes compatriotes de Sister Iodine, ou encore les Néo-Zélandais de The Dead C – après je ne suis pas Byron Coley et si ça se trouve mes comparaisons sont total à côté de la plaque, mais bon c’est ce que ça m’évoque quand Harry Pussy fait baisser les BPM et qu’Adris Hoyos joue moins en avant.


C’est important de préciser, pour finir, que j’ai découvert la musique d’Harry Pussy une dizaine d’années après leur séparation, à force de les entendre cités par certains artistes plus jeunes issus de ce tenace réseau free/punk/noise DIY, comme Black Dice ou Wolf Eyes, et qui m’intriguaient alors pas mal. Je ne sais pas si c’est dommage d’avoir tant tardé à les écouter, et je ne sais pas combien de personnes en France avaient pu les entendre lorsqu’ils étaient en activité, mais ce dont je suis en revanche convaincu, c’est que leur son strident et amoureux de la catastrophe m’a alors tellement parlé que j’ai vite cessé, sans doute à tort, de m’intéresser à leurs quelques disciples.

En tout cas je remercie du fond du cœur Adris Hoyos et Bill Orcutt d’avoir fait tout ça, et laissé traîner d’aussi belles archives vidéos de leurs concerts sur YouTube – et par ailleurs je serais curieux de savoir ce que ça leur fait de voir leur musique sur Spotify.

 

 

Ceci est la version 1.0 de Musique Journal. Celle-ci évoluera en une version plus complète, plus ergonomique et plus belle (mais payante) d'ici à l'automne. Si vous aimez nous lire, abonnez-vous dès maintenant !

Etape 1 : Vous êtes sur le point de vous abonner à Musique Journal