JUDE – No One Is Really Beautiful (Maverick, 1998)

Aujourd’hui Musique Journal accueille Pierre Arnoux, que vous connaissez déjà si vous avez lu son article sur la distorsion dans le numéro 9 d’Audimat. Il nous parle ici d’un chanteur pop-rock réduit au silence par le passage du temps et les conflits de propriété intellectuelle.

En juin 2000, à Marseille, Jude est une sensation inconnue. Un an plus tôt, pour un premier concert, l’Espace Julien s’était avéré trop vaste, et c’est au Café Julien, c’est-à-dire au bar, que Jude avait finalement dû jouer ses chansons. Cette fois, il a bien les honneurs de la moins réduite des deux salles, mais il s’en est sans doute fallu de peu. Peut-être même faut-il remercier Aston Villa, qui assure la première partie.

Jude s’avance, seul, une guitare folk. Un coup d’œil goguenard et il attaque. Son jeu déjà est singulier : ni picking convenu, ni balayage lénifiant, mais, sur quelques mesures d’un même accord, une sorte de rasgueado rapide et nerveux, où pouce et ongles se relaient à l’attaque des cordes. La main vole et frappe, c’est un ballet, tout se tait. Puis la voix. Jude a un flow qu’on croirait plus rapide encore que son geste – pour une première écoute, c’est incompréhensible -, délivré dans un filet fluet mais qui ne cherche jamais son souffle. La salle est toujours stupéfaite, pas encore à genoux – mais ça ne tarde pas. La chanson parle avec humour d’une mama qu’on a fuie, le refrain est bravache. Mais soudain la voix prend de la hauteur, et, d’un falsetto irréprochable, dit d’un même trait l’amour de la mère pour l’enfant, puis, d’un timbre comme fatigué par l’aveu, la solitude de celui qui appelle « maman » les femmes auprès desquelles il cherche refuge. Le temps de réaliser ce qui vient de se produire, la voix est redescendue, le débit moqueur est relancé – c’est une forme de pudeur, bien sûr ; il faut tout recouvrir, et vite. Mais l’uppercut a porté.

Cette chanson, c’est « You Mama You », qui ouvre No One Is Really Beautiful. L’album paraît en 1998 et la critique, particulièrement en France, est plutôt bonne : Jude a les honneurs, pour encore quelques années, du Monde, de Libération et des Inrocks (somptueux article de Bruno Juffin). On y célèbre, entre Ed Harcourt et Rufus Wainwright, mais moins sirupeux, un habile héritier de Paul Simon et Tim Buckley. De fait, l’homme détonne – davantage en tous cas que ne le laisserait supposer son label. Après un premier album un peu bricolé (430 North Harper Ave., en 1997), Jude est en effet repéré par Maverick Records, fondé, entre autres, par Madonna et rattaché à Warner Music. Maverick a signé quelques années plus tôt, en 1995, l’un des plus gros succès pop-rock de la décennie, le Jagged Little Pill d’Alanis Morissette. La pop s’y faisait déjà plus introspective, parfois ironique, si l’on compare par exemple à (What’s the Story) Morning Glory ? d’Oasis, sorti la même année. Jude appartient à une veine pop plus saturnienne, accentuée par son versant folk ; mais quand le mal-être de Jeff Buckley semble tout d’une pièce et sa mélancolie monolithique, quand la fragilité d’Elliott Smith fatigue la grande majorité de ses chansons de l’époque, lui chante d’une voix mêlée, racontant l’espoir, l’aventure, le succès même, depuis la chute et l’échec.

Les chansons les plus acoustiques, à ce titre, sont les plus accomplies du disque – dans leur dénuement ou lorsqu’elles sont rehaussées des subtils arrangements pour cordes de David Campbell (père de Beck). « You Mama You », « George », et surtout « Prophet », auxquelles on peut ajouter « Asshole Song », qui déroule au Rhodes une confession tant désolée que désinvolte, sont juste assez distanciées pour éviter pathos ou complaisance. C’est ce qui rend d’autant plus puissants les moments de lyrisme désabusé qui, par un miracle soigneusement agencé, échappent à un kitsch dont ils ne reviendraient pas. C’est tout un art, en 1998, de faire vibrer l’auditeur indie avec une voix de tête – et peut-être plus encore aujourd’hui.

D’autant que l’autre versant de l’album est un modèle – du point de vue sonore – de tact et de modération. Les beats et arrangements qui suivent une veine hip-hop (« Brad And Suzy »), parfois funk (« Rick James »), sont musicalement impeccables, quoique la production soit assez sage, comme s’il fallait faire valoir la composition davantage que souligner l’effet. De fait, No One Is Really Beautiful reprend et réarrange largement certains des titres de 430 North. Harper Ave. (« Brad And Suzy », « Charlie Says »). On peut par comparaison percevoir toute l’habileté de ces grands artisans de la pop qui se chargent de faire parfois pencher le poète vers le genre « urbain », comme on disait à l’époque dans Le Monde : il y a là les producteurs George Drakoulias, Mickey Petralia (qui produira Flight of the Conchords) et le faiseur Clif Magness (qui écrira pour Avril Lavigne) au plus fort de leur délicatesse. On rêverait de leur adjoindre un mastering plus souple et dynamique. Et si les paroles sont souvent plus mordantes, le narrateur reste en retrait d’une vie qu’il rêve, d’un modèle qu’il n’atteint pas, d’un amour auquel il a manqué.

Percevant tout chose dans l’après-coup de la déchéance, Jude a peut-être délibérément évité le moment du succès. « I’m Sorry Now » et « Rick James » accrochent le Billboard, « I Know » a fait partie de la bande-son, vendue par millions, de l’oubliable Cité des Anges avec Meg Ryan et Nicolas Cage ; mais l’album lui-même se vend relativement peu. Et l’abominable pochette du suivant, King Of Yesterday, donne le ton : un triple Jude en golden boy disco s’y admire et s’y congratule, comme au faîte d’une gloire à venir, et qu’il semble en même temps vouloir conjurer. Il semble de fait que le format plus convenu et les sonorités compassées de l’album lui aient été imposés. Mais c’est un échec sur tous les plans, et de gloire, il n’y en aura pas. Les albums qui suivent sont davantage appréciés, mais sonnent souvent comme le regret de No One Is Really Beautiful, qu’ils en reprennent les titres (une troisième version de « I Do », déjà présente sur 430 North Harper Ave.) ou en délivrent des versions affadies (« Crescent Heights », dans l’album Sarah, est par bien des aspects une pâle copie de « She Gets the Feeling »).

Il faudrait bien sûr faire la part des aléas de sa carrière d’artiste pop, avec notamment le passage obligé du conflit avec le label (Jude passe ensuite chez Naïve – c’est en France qu’il est encore le mieux aimé). Mais une œuvre qui se nourrit d’échecs et de désillusions n’aurait peut-être pas supporté le triomphe – alors qu’une déception de plus, on peut bien « la découper au couteau et, avec un stick de colle, en faire une chanson » (« You Mama You »). Ce sera « Cuba », refusée par Maverick à l’époque de King of Yesterday, qui paraît en 2008 (sur le site pour indépendants « CD Baby ») dans un album du même nom, recueil de faces B et démos d’époque. Un ultime geste nostalgique, puis le silence.

Aux dernières nouvelles, Jude Christodal est superviseur musical pour des séries produites par Amazon et a créé une entreprise de musique à l’image. Le conte est clos, quoique la morale en soit douteuse, et nous pouvons désormais sereinement écouter No One Is Really Beautiful comme le sommet qu’il fut.

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