KENNY DOPE – « Tribal Seagulls » (Strictly Rhythm, 1999)

Aujourd’hui Musique Journal accueille un nouveau contributeur en la personne de Victor Dermenghem, chercheur et DJ basé à Londres qui retrace pour nous la genèse d’un morceau-phare du New-Yorkais Kenny « Dope » Gonzales.

Quand on parle d’un bon morceau house sorti depuis, disons, l’an 2000, on entend souvent sortir de la bouche d’experts plus ou moins âgés la phrase suivante :  « les Masters At Work l’ont fait avant ». Et en effet, le légendaire duo formé par Kenny « Dope » Gonzalez et « Little » Louie Vega à New York au tout début des années 1990 fait figure d’incontestable pionnier multi-genres. Leur catalogue est vertigineux : plusieurs centaines de releases à eux deux sous plus d’une quarantaine d’alias, presque une centaine de disques produits ensemble. Une discographie riche, variée, un condensé de ce que la métropole de la côte Est a fait de mieux dans les années 90, allant du garage à la house, hard ou deep, en passant par le hip-hop, le freestyle, le latin jazz, et même le broken beat ou le disco orchestral.

Parmi la multitude de titres exceptionnels façonnés par le binôme ensemble ou séparément, « Tribal Seagulls » de Kenny Dope est sans nul doute l’un des plus fascinants. Il n’est pas l’une de ces compositions soignées que l’on apprécie pour la complexité de ses arrangements. Il s’agit à l’inverse de ce qu’on appelle parfois dédaigneusement un tool. Un morceau à la structure simple, facile à mixer, en général destiné aux seuls DJ et non à l’écoute domestique. Sur Discogs, le maxi ne semble intéresser personne. Plus de trente copies sont en vente pour tout au plus cinq euros. Pourtant le morceau est réellement fascinant, je vous en assure, mais alors justement en quoi l’est-il ?

Il est dans l’histoire de la musique certains tubes qui brillent par leur simplicité. « Pulse X » de Youngstar dans le grime et « Crank That » de Soulja Boy dans le rap d’Atlanta en sont deux exemples. Quelques notes staccato pour créer un hook, des percussions exubérantes, mais surtout et plus que tout de l’espace, beaucoup d’espace. Un vide nécessaire à l’intérieur duquel chaque élément se déploie et s’épanouit. Les percussions résonnent, l’accompagnement se répète, la boucle tourne en rond : une alchimie réussie peut s’écouter à l’infini. Là où la mauvaise boucle lasse, la bonne boucle s’auto-sublime.  « Tribal Seagulls » est une merveille de minimalisme brutaliste, un track de house tribale unique en son genre.

Retour sur sa fabrication : en 1999, après plusieurs années d’un travail collaboratif acharné avec Little Louie Vega, Kenny a besoin d’espace. Le natif de Brooklyn est la force brute du duo, connu pour son savoir-faire rythmique et ses structures  innovantes. Dix an plus tôt, en 1989, l’un de ses premiers maxis, Kicking Ass/IDS (sur Breaking Bones, le label de Frankie Bones), sous le pseudo House Syndicate, pose les bases d’un style que l’artiste ne cessera de perfectionner les dix années suivantes. Cinq morceaux percussifs dans lesquels Kenny démontre déjà une impressionnante capacité à programmer les boîtes à rythmes et à manipuler les samples de breaks. Deux ans plus tard, sur le remix de « Only Love Can Break Your Heart » des Anglais de Saint Etienne, Kenny développe un swing syncopé rebondissant qui pendant de longues années sera le standard de la house new-yorkaise. Chaque pied est pitché à une fréquence différente, donnant au pattern rythmique une dynamique vif-argent, en glissandi.

La même année sort « The Ha Dance », un ovni dans la discographie du duo. Un morceau détonant, un squelette métallique huilé avec de la poudre à canon. Adopté par les danseurs de la culture ballroom, et samplé des centaines de fois, le morceau devient la matrice d’un sous-genre, lui-même appelé ballroom. S’il est encore possible de parler de house, « The Ha Dance » tient lieu d’aiguillage dans l’œuvre de Kenny.

Cinq ans plus tard, dans sa continuité sort en 1996 un EP intitulé Bucketbeetleg. Kenny s’essaie à la house dite « tribale » alors en pleine explosion à New York. Si la plupart des morceaux y sont relativement conventionnels, une piste sort du lot : c’est « Dat Rowdy Shit ». Ce grand oublié de l’histoire réinvente « The Ha Dance ». Le morceau est découpé, réassemblé, monté sur une structure rythmique 4/4, ponctuée de stabs démentiels. Une goutte d’eau dans la discographie de Kenny, ou plutôt une goutte d’huile, insoluble avec le reste. Il n’est cette fois-ci plus question ici de house, mais de quelque chose d’autre, quelque chose d’étrange, d’étranger.

Publié en 1999, le morceau « Tribal Seagulls » est l’ultime concrétisation de cette idée qui semble trotter dans la tête de Kenny depuis quelques années. Il s’agit étonnamment de la première sortie en solo de l’artiste – sous le pseudo K-Dope – chez Strictly Rhythm. Kenny prend au pied de la lettre le nom du mythique label et baptise le EP Strictly Rhythms Vol. 1 – on y trouve donc entre autres « Tribal Seagulls » un track rythmique déclinés en deux versions, A et B. On pense à un autre morceau : « Bangin », produit l’année précédente avec Louis Vega. « Bangin » était une bombe pour carnavals, qui transposait les batudaca brésiliennes sur un beat house. La polyrythmie de tambours et de percussions boisées s’y ponctuait de trompettes.

Et lorsque Kenny Dope s’empare tout seul du morceau pour produire « Tribal Seagulls », l’humanité chaleureuse s’en évapore. La trompette devient une imposante corne de brume. À la multitude d’hommes et de tambours succède un groove tribalo-machinique discipliné. Les percussions se superposent, fusionnent. Un kick lourdement compressé, doublé d’un cajón, fragmente la mesure alors que résonne un cri : « Alarrrrmmmmaaaaaa », un sample extrait d’un morceau de Malcolm McLaren, qui plante le décor. Le ciel s’effondre.

« Tribal Seagulls » fait figure d’exception dans la dance music américaine. Une house mutante, aussi sombre que l’électro de Aux 88, son plus proche cousin de ce côté de l’Atlantique. À vrai dire, le morceau sonne peut-être plutôt comme une excroissance du hardcore continuum britannique : c’est un fragment d’Angleterre taillé pour l’underground queer new-yorkais. Son pattern rythmique annonce la UK funky avec dix ans d’avance. La corne de brume pourrait être celle de Lil Silva sur « Seasons », un classique du genre.

À partir des années 2010, une jeune génération de producteurs, sans le savoir, marcheront donc sur les pas de Kenny. Un sous-genre de la UK bass connu sous le nom de club trax ou de drum tracks se développe. Des labels tels que Night Slugs, Sans Absence, Nervous Horizon approfondissent ce que Kenny a commencé. Et encore une fois s’imposera le même constat : « les Masters At Work l’ont fait avant ».

 

Ceci est la version 1.0 de Musique Journal. Celle-ci évoluera en une version plus complète, plus ergonomique et plus belle (mais payante) d'ici à l'automne. Si vous aimez nous lire, abonnez-vous dès maintenant !

Etape 1 : Vous êtes sur le point de vous abonner à Musique Journal