CASSIUS – Dreems (Caroline, 2019)

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On sait que la house n’est pas qu’une musique de fête et d’insouciance, et je ne dis pas seulement ça parce que Philippe Zdar n’est plus parmi nous. Ce que je voudrais souligner alors que j’écoute ce dernier album de Cassius, c’est que si la musique faite pour danser doit par définition provoquer une certaine énergie, l’énergie de Dreems comme celle de beaucoup d’autres bons disques de house dépasse vite la simple idée de s’amuser et de se lâcher, même si je n’ai rien contre le lâchage et l’amusement. Elle s’impose avec tellement de justesse, de simplicité et détermination que très vite elle émeut. Elle émeut tant qu’on se demande comment jusqu’ici on a pu vivre sans ; chaque morceau apporte une matière, un horizon, un socle, il nous sauve un instant du marasme, donne à notre vie et à notre monde une cohérence neuve, comme une résolution temporaire : ce son existe, il s’adresse à moi comme nul autre, il vient à ma rencontre en me tendant les bras et jusqu’ici je l’ignorais, c’est fou, comment ai-je fait ? On se dit que ce beat qui arrive de telle façon, suivi de cette basse si bien mesurée, sont plus importants que quoi que ce soit, on s’attache à eux parce qu’ils résonnent avec ce rythme enfoui en nous qu’on étouffe le reste du temps. La danse, ou en tout cas la cadence qu’on imprime en entendant les morceaux qui composent Dreems – et qui en majorité s’enchaînent les uns aux autres, comme dans un mix –, possède cette fonction libératrice, qui peut donc dans certains cas servir de simple défouloir, et je le répète il n’y a rien de mal à ça, mais qui sait aussi dans d’autres situations jouer un rôle de guide, de refuge, et apparaît comme la seule bonne chose peuplant l’univers.

On a bien sûr déjà beaucoup dit à quel point les clubs, les DJ et les producteurs peuvent sauver des vies, comme le chantait le hit d’InDeep, ou ne serait-ce qu’offrir aux danseurs une existence plus supportable. La vertu thérapeutique de la disco et de la house est prise en charge par le DJ qui anime en direct cette séance de groupe, là où le producteur doit, lui, avoir préalablement préparé les soins et les remèdes. En l’occurrence, Zdar était aussi doué aux platines (il était l’un des rares DJ qui, lorsqu’il mixait, dansait pour de vrai, à fond, le corps emporté par le son) qu’en studio, où sa double capacité d’artiste-auteur et de réalisateur/mixeur lui offrait la liberté de superviser la conception de ces médicaments sonores de A à Z, du choix des matières premières au dosage final, presque jusqu’à la posologie, si on veut filer cette métaphore facile. Et on se rend compte sur Dreems que la nature du travail accompli avec Boom Bass dépasse largement le seul souci d’esthète audio, qu’il transcende la question du « beau son ». C’est un disque qui nous rappelle que pour obtenir un bon track de house, il faut que son fabricant puisse se donner tout entier pour qu’ensuite celles et ceux qui l’entendront puissent se donner à leur tour et appréhender comme il se doit la promesse de bonheur formulée par la musique. L’auteur doit donc se montrer radicalement empathique, savoir écouter et anticiper les futures réactions des gens face à tel choix de construction, de nuance rythmique, de texture : c’est un travail de designer appliqué aux élans du corps, plutôt qu’aux stations du corps – le designer dessine des chaises pour que l’on puisse s’y asseoir, Philippe Zdar a dessiné de la musique qui nous a fait nous lever de toutes ces chaises, puis nous mouvoir vers notre propre cœur et vers ceux des autres. Penser un morceau house implique techniquement, par la production puis le mixage, d’agencer l’espace qu’on offrira aux danseurs, de sentir comment ils aimeront être emmenés, stimulés, enveloppés, il faut à tout prix croire en eux et se mettre à leur place. Et c’est un travail intime, qui demande de créer une relation érotique, charnelle avec des individus qui ont peut-être honte de bouger leur corps : il faut leur apprendre à désactiver leurs inhibitions et leur montrer le chemin de l’extase par la danse. Cette attention étrangement maternelle, en osmose complète avec les auditeurs, Hubert et Zdar l’ont plus que jamais exercée sur Dreems, avec une sorte d’enthousiasme désabusé, et ce, avec tout leur cœur.

Ils ont nourri, j’imagine sans en être toujours conscients, l’espoir de joie et de réconciliation qui anime les vrais amoureux de house : à chaque plage, on écoute les premières mesures dans l’attente d’un truc exceptionnel, on se familiarise avec sa couleur d’ensemble, et quand ça nous plaît on le regarde se déployer, jusqu’au moment où d’un seul coup ou peu à peu le pied apparaît et que là, terrassé de désir, on ne peut que l’embrasser. Dans le meilleur de cas, l’extase est telle qu’elle peut embarquer les participants vers un monde d’émotions totales, où à la joie la plus enfantine, la plus brute, se mêle une vague de tristesse en creux, ou plutôt de prise de conscience de la tristesse qui baigne nos vies le reste du temps. C’est un sentiment complexe bien qu’immédiat que génère cet album, il fait résonner l’euphorie et la mélancolie, l’innocence toute verte et le dépit trop mûr, en un seul et même lieu.

Dreems est un titre qui peut surprendre de la part de deux hommes ayant passé la cinquantaine, mais il faut rappeler qu’en 2006 le troisième LP de Cassius s’appelait 15 Again et qu’en 2015 Ibifornia invoquait un monde imaginaire, ensoleillé mais mystérieux. Ce cinquième disque du duo est sans doute leur moins sophistiqué et leur plus juvénile. Son message sentimental peut être interprété à sa guise par chacun ; en ce qui me concerne j’y vois une manière de nous dire que ceux qui vivent accrochés à leurs rêves et à leurs utopies ont raison car eux seuls nous font vivre, rire et pleurer : eux seuls méritent d’être pris au sérieux, peu importe s’ils appartiennent soi-disant au passé ou à la fiction. On entend au fil des titres des hommages et clins d’œil à des artistes adorés par Zdar et Boom Bass : Flash & The Pan sur « Fame » (c’est Philippe qui chante une reprise partielle de « Walking In the Rain », connue pour avoir d’abord été reprise par Grace Jones), le classique disco « Let No Man Put Asunder » de First Choice sur « Rock Non Stop », le Gainsbourg tardif sur « Nothing About You », deuxième morceau de l’album, qui explose fiévreusement et donne ainsi le ton de ce qui va suivre, ce mélange d’insolation et de croyance absolue dans le groove.

C’est forcément spécial d’écrire sur de ce disque compte tenu des circonstances. Je m’étais promis d’en parler dès que je l’ai reçu, en avril, parce qu’il m’a tout de suite touché par sa manière de ne pas chercher à réinventer la house et de se contenter, même si c’est déjà énorme, de revenir à une forme basique mais pas du tout puriste pour autant – la real house n’a jamais infecté la musique de Cassius. On y sent un savoir-faire immense, mais on y devine surtout la volonté de ne pas passer trop de temps à fabriquer tout ça. Le résultat est un exemple de générosité et de dévotion au dancefloor, teinté donc de cette curieuse mélancolie – une mélancolie qui donne, en quelque sorte envie de vivre, qui fait du blues un moteur. Et c’est à la fois captivant et poignant de voir que Zdar, personnalité visiblement peu sujette à la tristesse, a en parallèle de ses tubes « joyeux » signé dans sa carrière beaucoup de choses marquées par cet esprit venu du blues, du jazz des Coltrane et de Pharoah Sanders, de la soul psyché, par toutes ces choses où la douleur et la confusion parviennent à se transformer en énergies cosmiques, en sources de félicité créatrice. De Pansoul à Dreems, il nous aura ainsi dispensé une leçon d’existence : c’est que les notions de bonheur ou de malheur sont secondaires pour celles et ceux qui ne cherchent dans leur vie qu’à se faire toujours plus sensibles au monde qui les entoure, à ses vrombissements comme à ses caresses.

 

 

 

 

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