V/A – Little Louie Vega at the Underground Network NYC (Strictly Rhythm, 1993)

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Victor parlait la semaine dernière de Kenny Dope et aujourd’hui je voudrais vous recommander mais alors chaudement un mix de son ami Louie Vega, composé uniquement de sorties Strictly Rhythm mais d’aucune de ses productions. C’est enregistré lors de sa résidence à la soirée Underground Network, qui se tenait chaque mercredi au Sound Factory Bar. Comme le disait mon collègue Dermenghem, on a souvent décrit Kenny comme la moitié la plus rythmique et la plus architecte du duo, tandis que Louie excellerait davantage sur les parties vocales et les arrangements. Et en effet, à l’écoute de cette étourdissante compilation qui met l’honneur ce qu’il préfère jouer chez ses confrères (on y entend notamment George Morel, Erick Morillo, Kerri Chandler ou Lenny Fontana), il se montre, en tant que DJ, plus qu’à l’aise avec les voix et les ornementations. Mais ça ne fait pas non plus de lui un classiciste rétro là où Dope serait un avant-gardiste. Certes, Vega a clairement entretenu le patrimoine de son héritage latin dans toute une partie de son travail (principalement chez Nuyorican Soul) mais sur ce mix qui date d’une époque où la house new-yorkaise n’a pas encore tout à fait pris son tournant Body & Soul, il n’est jamais question d’instruments live ni de reprises de classiques. Quant à la contrainte commerciale de ne jouer que du Strictly, Vega s’en tire hyper bien : le label était tellement dominant à l’époque, ses sorties marquées par une palette de couleurs si distincte, que signer cette sélection partisane revenait finalement à rédiger une sorte de manifeste de ce qui s’entendait de mieux à l’époque dans les clubs de NYC.

Ce son du Strictly de 1993 tel que le représente Vega, quel était-il alors ? C’est un son house pas exactement clean, mais disons qu’il est accessible, puissant, positif, il a l’air en bonne santé. C’est un son qui s’active, qui donne envie de s’activer, qui n’a pas le temps pour la mélancolie ni même pour l’expression d’une émotion durable. Il y a bien des explosions de joie ou d’euphorie, quelques moments dark, mais c’est fugace et ça s’intègre à un grand édifice bien équilibré, celui de la fête vitaliste et musclée à une période où le sida tue encore en masse. Il y a ce côté latin-house brutal, presque militaire, des SFX qui occupent un volume effrayant, des snares qui sonnent comme des énormes élastiques claqués sur le sol, des charleys ultra serrés qui s’excitent les uns les autres et qui parfois annoncent le speed garage et le 2-step. C’est globalement une musique qui suit une ligne qu’on peut trouver un peu chiante et répétitive quand on l’écoute comme ça hors contexte, mais qui en tenant justement cette ligne réussit à développer une énergie de résistance incroyable, une force de vie et de créativité qui s’adresse directement aux danseurs, qui les sollicite avec respect et dignité. La dimension souvent industrielle de la facture des morceaux (le label débitait une centaine de maxis par an, faisant travailler ses artistes-producteurs à flux tendu) doit ici être perçue comme vertueuse : les produits fabriqués doivent nourrir les besoins d’un public précis, qui sait comment s’en servir. En parallèle de leur puissance, ces titres cultivent aussi un bon sens de l’espace : ils aménagent quelques vides, et je me dis c’est une façon de laisser aux danseurs des brèches, des moments de répit, ou juste des instants où c’est eux que l’on invite à inventer quelque chose, à s’approprier ce qu’ils entendent. Peut-être que je divague, je ne sais pas, mais je me dis que ce serait bizarre que ces passages évidés ne soient pas un minimum pensés par les créateurs de cette musique dont l’essence même est de faire danser un collectif en particulier, de s’adresser à une communauté si bien délimitée.

Presque trente ans plus tard, je suis en tout cas impressionné par la vigueur de la plupart des tracks joués par Little Louie Vega sur ce mix. Il peut y avoir pas mal de moments déprimants quand on réécoute certaines vieilleries de cette époque de la house et du garage, mais en dehors d’une ou deux plages, At the Underground Network NYC ne me paraît pas du tout daté. Que ce soit l’hystérique « Higher » de Butch Quick, le farouche « Master Blaster » de Joint Venture (Morel et DJ Pierre) ou le vivace « Paradise » d’Insight,  on devine une irrésistible envie de vivre et de bouger, avec ce swing qui donne l’impression de s’extraire de la pesanteur du corps et cette manière d’envisager la house de New York comme une lingua franca établie depuis des décennies, alors qu’elle ne s’est construite qu’en quelques années. Fierté, croyance et assurance en la pertinence de son propre propos : ce sont sur ce genre de fondements sains que se bâtissent les plus belles musiques collectives.

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