ÉTHIOPIE : Les chants de bagana (AIMP-MEG/VDE-Gallo, 2006)

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Pour ce dernier jour de la semaine, je vous propose de la musique éthiopienne minimaliste, austère et pieuse. Le son et la résonance de la lyre bagana rappelleront peut-être aux fans d’Arthur Russell la couleur de World of Echo, la cadence de son jeu aussi, dont on ne saurait trop dire si elle est lancinante ou précipitée. La comparaison peut distraire un moment mais elle s’arrête à peu près là, puisqu’aucune des voix des chanteurs présents sur cette collection réalisée à Addis Abeba par l’ethnomusicologue belge Stéphanie Weisser pour le label suisse AIMP-MEG ne ressemble à celle du violoncelliste new-yorkais  – et c’est sans parler de la valeur spirituelle des pièces ici recueillies, qui n’a rien à voir avec le panthéisme intimiste de Russell.

Culturellement, l’Éthiopie est sans doute l’un des pays les plus riches et les plus variés du monde : y coexistent les trois religions monothéistes, ainsi qu’un ensemble de pratiques animistes, chacune avec leurs traditions musicales, et l’on y rencontre également une grande diversité ethnique qui – pour le dire très synthétiquement – fait de ce vaste territoire un carrefour des héritages à la fois est-africain, arabe, perse ou indien, avec leurs instruments et leurs folklores. Si l’on connaît maintenant plutôt bien le jazz éthiopien que documente depuis plus de vingt ans la série Éthiopiques de Francis Falseto – on a pu entendre Mahmoud Ahmed et consorts en illustrations publicitaires ou dans la B.O. de Broken Flowers de Jarmusch –, on est en revanche moins familiers des musiques plus traditionnelles, mais néanmoins encore bien vivantes, qui s’entendent dans la région. On citera le travail exceptionnel et pionnier accompli par l’Américaine Jean Jenkins des années 60 à sa mort en 1990, qui a permis de faire connaître l’immense vivier éthiopien, notamment en termes de musique vocale de tradition orale.

Les enregistrements dont il est question ce matin ont été saisies dans des conditions « réelles », à savoir chez les hommes et les femmes qui jouent de la lyre bagana. Mais à la différence des autres collections ethnomusicologiques dont j’ai déjà parlé dans Musique Journal, les interprètes que l’on entend dans ce disque sont tous musiciens professionnels, parfois enseignants en écoles de musique, et deux d’entre eux sont mêmes des légendes : Alemu Ega et Tasfeye Tesfaye, décédé en 2005 et auquel Stéphanie Weisser dédie le CD. Toutes les performances captées ici ont en commun de faire partie du répertoire spirituel des Amhara, un des principaux peuples d’Éthiopie, pour la plupart pratiquants du « christianisme orthodoxe monophysite tewahido, institué depuis le 4e siècle », écrit la collectrice dans le livret, une doctrine qui affirme la nature uniquement divine du Christ – et là je ne vais pas pouvoir vous en dire beaucoup puisque je suis membre de la grande communauté des incroyants (« Incroyants, les plus crédules! », écrivait d’ailleurs Pascal à notre sujet).

Cette absence de foi ne m’a pas pour autant empêché de sentir l’atmosphère de recueillement mêlé de désespoir qui se dégageait de ces chants de bagana. L’instrument lui-même est un objet sacré, dont on dit, nous apprend Weisser, qu’il a été donné par Dieu lui-même au roi David, avant d’être emmené en Éthiopie par Ménélik 1er. Sa partie supérieure représente Dieu, sa caisse de résonance la Vierge Marie et ses dix cordes symbolisent les Dix commandements. Sa sonorité puissante, chargée de ténébreux grésillements – émis par les vibrations de petits bouts de cuir, les enzirotch, placés entre les cordes et le chevalet – ferait fuir le démon et protègerait les maisons, et certains de ses interprètes « décrivent même la sensation d’être en contact avec Dieu ou la Vierge Marie » qu’ils ressentent en jouant. On écoute surtout le bagana pendant le Carême, période de repentance et de méditation, ce qui explique peut-être le dépouillement de ces pièces, et leur caractère plongé dans l’introspection et le souvenir. Cette dimension mélancolique est d’ailleurs indiquée dans le nom même du tezeta, l’une des deux grilles qui suivent les instrumentistes – et la seule que l’on entend dans la présente collection –, et qui veut littéralement dire « souvenir, nostalgie » en langue amharique.

Il s’agit donc d’une musique aussi sobre que répétitive, dont les seules variations sont les différentes voix des musiciens, ainsi que le motif introductif exécuté par chacun d’entre eux – une signature que l’on appelle le derdera. On entend deux voix féminines – celles de Sosenna Gebre Yesus et de Yetemwork Mulat, respectivement âgées de 24 et 28 ans à l’époque de l’enregistrement – qui comme celles de leurs homologues masculins frappent par leur douceur et leur quiétude résignée. Comme je le disais plus haut, le rythme paraît osciller entre plusieurs vitesses, même s’il procède en réalité à de faux ralentissements et qu’il se maintient toujours à une cadence soutenue, qui nécessite un certain savoir-faire de la part des joueurs de bagana. La notion de virtuosité est toutefois exclue puisqu’il faut avant toute chose, selon Stéphanie Weisser, « relayer les prières et s’effacer derrière l’instrument ».

« La chair des hommes tombera comme la feuille d’un arbre/Et disparaîtra de la surface de la terre » ; « Tu m’as donné des matériaux précieux/Sauve-moi de la mort/Mais je n’ai pas su quoi en faire/Sauve-moi de la mort » : telles sont les choses chantées sur ce disque qu’il vaut mieux écouter seul, si vous éprouvez vous aussi « l’inutilité et la perversion de l’existence ». Et même si vous n’en êtes pas encore tout à fait là, immergez-vous quand même une heure ou deux dans le son à la fois râpeux et apaisant de ces chants de dévotion.

 

 

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