SQUEEZE – Cosi Fan Tutti Frutti (A&M, 1985)

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Squeeze est-il un groupe oublié par l’histoire ? N’étant pas expert du créneau « new-wave raffinée et pop néo-sixties déguisée en punk », j’aurai dû mal à être formel, mais a priori je dirai que oui. Comparé à ceux de XTC, Elvis Costello et The Jam, le nom de la formation menée par Chris Difford et Glenn Tilbrook semble moins gravé dans les mémoires. Pourtant les Londoniens ont eu quelques hits, leur binôme de songwriters était considéré par la critique comme les nouveaux Lennon et McCartney et leur anthologie de singles 45s and Under a été citée depuis comme un grand classique des facs américaines à la fin des eighties. À leurs débuts, ce sont les groupes qui les dépasseraient ensuite – en l’espèce XTC et The Jam – qui assuraient leur premières parties. Mais que voulez-vous, en Grande-Bretagne la concurrence devait être rude sur ce chapitre du rock de l’homme ordinaire, à la fois mélodique et tendu, et donc voilà, au fil des années Squeeze s’est retrouvé sur la touche – si bien qu’à un moment particulièrement sombre de son existence, Difford, le parolier du groupe, finirait même par accepter de devenir l’assistant personnel Bryan Ferry, mais c’est une autre histoire.

L’album dont je veux parler ce matin a lui-même été un peu mis sur la touche par le public de Squeeze, si j’en crois ce que je lis ici et là. C’est un disque au statut particulier puisqu’il marque la première de deux reformations du groupe. En 1982, Difford et Tilbrook avaient en effet décidé de mettre un terme à leur projet devant l’insuccès commercial de leur cinquième album, Sweets From A Stranger. Leur carrière s’était néanmoins poursuivie sous leurs deux noms, ainsi qu’au service d’autres artistes, comme Paul Young, chanteur que l’on connaît surtout en France pour son amitié avec Zucchero.

Et puis en 1985, ils se convainquirent de reprendre du service, rappelèrent leur clavier originel, Jools Holland – qui deviendrait par ailleurs célèbre en tant que présentateur télé au Royaume-Uni – et recrutèrent le bassiste Keith Wilkinson, un adepte de slap et de fretless qui avait déjà fait ses preuves sur l’album « solo » signé par le tandem en 1984. Le résultat, c’est un LP qui n’a presque rien à voir avec ce qui a précédé, et qui ne ressemble pas non plus beaucoup à ce qui suivra. Le son est dominé par les synthés et les traitements électroniques en vogue à l’époque et je peux comprendre que ça ait saoulé les fans du premier Squeeze ; en ce qui me concerne, j’y vois un frère plus humble et non moins sublime du Cupid & Psyche 85 de Scritti Politti, édité comme son nom l’indique la même année, et lui aussi issu d’une réinvention après des débuts punk.

Les compositions de Tilbrook y sonnent mieux que jamais, à mon sens parce qu’elles s’éloignent de leur surmoi Beatles pour aller voir du côté de l’ère pré-pop. Changements d’accords capricieux, jeux de lumières, phrasé faussement incertain : le chanteur et songwriter y libère son âme d’acteur de comédie musicale trop longtemps enfermé dans les geôles pop-rock. Les arrangements dernier cri et la production avisée de Laurie Latham viennent envelopper tout ça de textures irréelles, c’est une sorte de Prefab Sprout dont la gravité drama-queen serait remplacée par une espièglerie de très bon aloi. La chronique du quotidien reste bien en place, mais elle se déroule désormais dans un environnement presque dépourvu de guitares, envahi de synthés – que se partagent généreusement Holland et Tilbrook –, de lignes de basse qui ne perdent jamais la confiance et de ces chœurs néo-gospel/néo-soul qui cartonnaient alors – et qui hélas seront repris par d’autres gens moins kiffants comme Simply Red, Cock Robin voire Wet Wet Wet.

Les deux premiers titres – l’aérien et music-hall « Big Beng » et l’espèce de reggae synthé pour le coup très Scritti de « By Your Side » – annoncent déjà la couleur sophistiquée de l’ensemble. Puis « King George Street » vient plus ou moins rassurer les inconditionnels du Squeeze historique, avant de les lâcher en enchaînant les pièces de résistance : « I Learnt How To Pray », « Last Time Forever » et « No Place Like Home ». Ce sont les trois moments de grâce de Cosi Fan Tutti Frutti : narration mélodique à grand spectacle, circonvolutions prog, débauche d’effets hyperréalistes, paroles universelles mais presque camp dans leur interprétation. Le piano de Holland sur « I Learnt How To Pray » fait penser à celui de l’incroyable « Party Fears Two » des Écossais d’Associates, on pense aussi au Lexicon of Love d’ABC et on entend également des rythmiques et des plans de claviers qui évoquent le R&B de Jam & Lewis, voire certains moments de Prince. C’est peut-être l’un des seuls instants où le fantasme pop-soul anglais des eighties réussit à vraiment se trouver – mais manque de chance, c’est chez un groupe qui n’est hélas pas tout à fait attendu là-dessus. La suite est légèrement plus convenue : Holland chante sur un blues chic, « Heartbreak World », « Hits of the Year » revient aux racines pub-rock du groupe en les poudrant de paillettes synthétiques mais balance quand même un petit solo de gratte… Cela reste tout de même une musique animée de grandes ambitions formelles et culturelles, bien que soucieuse de rester accessible : c’est une sorte de « modernisme populaire » comme l’écrivait Mark Fisher, même s’il ne l’aurait peut-être pas dit de Squeeze.

Difford et Tilbrook reviendront juste après, sur Babylon and On, à un son plus pop-rock, assez Europe 2, et continueront de sortir des disques jusqu’à leur deuxième séparation en 1999 – à peu près à l’époque où Difford se retrouverait obligé de devenir l’assistant personnel de la diva Bryan Ferry. Ils resteront néanmoins bons copains, au point de reformer une fois de plus leur groupe en 2007, de se lancer dans des tournées et de sortir trois nouveaux albums. Mais dans toute leur discographie, jamais on ne retrouverait l’élan si œcuménique, le groove si alambiqué et l’esprit si drôle de cette splendeur ignorée qu’est Cosi Fan Tutti Frutti.

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