INSIDES – Euphoria (Guernica, 1993)

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Le label de Portland Beacon Sound réédite demain – à l’occasion du Record Store Day – le premier album d’Insides, un duo de Brighton. Euphoria est sorti il y a un quart de siècle sur un sous-label de 4AD, Guernica, et avait à l’époque séduit la critique spécialisée grâce à ses chansons très ligne claire, presque transparentes. Une ligne claire toutefois distincte de ses prédecesseurs indie sensibles et lyriques comme Felt voire twee  comme The Field Mice : leur approche se voulait moins distanciée ou fragile que rapprochée, elle refusait les filtres et les effets déformants par souci d’exactitude émotionnelle, sinon carrément par volonté d’impudeur. Le son d’Insides sur Euphoria était dépourvu d’autres attraits que la voix et les textes de la chanteuse Kirsty Yates, et des compositions ajustées qui l’accompagnent, mêlant instruments habituels de l’indie de l’époque et machines omniprésentes sans être envahissantes. Le groupe est généralement identifié à une lignée dream pop, shoegaze, voire early post-rock, mais si c’est une chose que l’on peut dire leur première incarnation Earwig, leur son défiltré et désenfumé sur Euphoria tient selon moi d’une catégorie à lui tout seul – une sorte de version sans fard, réaliste voire “réel-iste” du trip-hop.

Yates et son collègue Julian Tardo étaient à l’époque, comme pas mal d’autres musiciens ayant peuplé ce petit interlude de l’histoire musicale britannique coincé entre la fin de Madchester et le début de la Britpop, de vrais gros geeks discophiles qui passaient leur temps à fouiller les bacs et à lire les chroniques du Melody Maker – notamment celles de Simon Reynolds qui aujourd’hui signe les notes de pochette de cette réédition. J’avais un tout petit peu écouté leurs disques à l’époque, probablement via mon ami Christian qui achetait déjà plein de trucs et je crois qu’en dehors de la vibe un peu Steve Reich de leur EP Clear Skin leur ligne claire presque transparente m’avait largement échappé. J’avais trouvé à peu de choses près que ça sonnait comme de la chanson française de l’époque, avec la voix très avant qui chante des paroles très crues et donc cette prod dépouillée que j’avais sans trop m’y attarder jugée utilitaire et passe-partout.

C’est avec Napster et Soulseek qu’au début des années 2000 j’ai redécouvert Insides. Je ne sais pas si c’est une histoire d’avant-gardisme et de bonification de la part d’Euphoria, ou plutôt si c’est moi qui me suis débloqué, mais cette fois-ci j’ai réussi à mieux sentir ce disque très homogène, à la direction sonore et textuelle précisément définie. Les paroles de Yates s’intéressent au malaise qu’on peut éprouver à certains moments de sa vie affective et sexuelle, à ces instants prolongés d’intimité dissipée. Elle chante ou dit les mêmes choses crues et embarrassantes sur tout le disque mais elle le fait sur un ton sinon apaisé, du moins amusé, elle se remet de cet effroi du corps et de l’égoïsme en rigolant un peu, comme les Anglais peuvent parfois le faire. Mais elle ne donne pas pour autant dans une sorte de mise à distance purgatoire, de “chronique désabusée” des illusions amoureuses et érotiques genre blogueuse qui prépare son numéro de stand-up. Elle réussit à toucher pile cet endroit où elle a arrêté de pleurer mais qu’elle continue de souffrir, d’être consumée par l’amertume. Elle a ce regard de la nana plus du tout adolescente ni même post-ado, l’expression d’une femme adulte mais pas “blindée” pour autant, qui sourit d’un air agressif à son ex-amant mais qui ne va pas lui faire l’honneur de lui faire une crise.

En dépit de la mise en avant de son propos, Kirsty Yates parvient néanmoins à rester au cœur la musique élaborée par elle et Julian Tardo, à savoir une espèce d’ambient-pop enveloppante, de chanson “chill-out” très accessible mais néanmoins curieuse dans ce genre de contexte. Euphoria est un disque qui s’impose tranquillement dans le quotidien de ceux qui l’écoutent, au début il a cette discrétion qui le fait passer pour quasi anodin, limite silencieux, puis avec ses aplats de synthés et ses éclaircies de guitares ou de basses sagement midifiées, il s’installe peu à peu dans l’espace, il impose une dimension à la fois architecturale et hypnotique. On y entend quelques références dub, ainsi le mélodica de « Bent Double » ou les claviers en écho de « Skin Divers » et il y plane également une spectre de R&B chic mais triste à la Sade. Mais il ne marche pas du tout dans les ruines à la manière d’autres disques taiseux comme, par exemple, Mark Hollis de feu Mark Hollis : il développe au contraire une qualité très vivace d’émotion, il la saisit dans le fluide du présent. C’est une gravité isolée en direct, que les atours du deuil ne viennent pas encore orner.

 

Je n’ai pas parlé par hasard d’ambient-pop : Euphoria annonce dans ses inventions formelles ce que cultiveront à partir du début de la décennie suivante la série de compilations Pop Ambient du label Kompakt. Mais là où les Allemands auront le loisir de désolidariser ces nappes vibrantes de mélancolie et ces rythmiques pédestres d’une collection de mises à nu chantées, le duo de Brighton sera lui resté au stade “à vif” du processus. Ils cesseront d’ailleurs de chercher à intégrer des éléments de musique répétitive ou d’ambient dans le cadre formaté de la pop sur l’album qu’ils sortiront six ans plus tard, Sweet Tip, à la production plus jazzy/lounge mais néanmoins charmante – comme le dit plus ou moins la chronique d’AMG, le duo semble être passé des afters sordides aux brunchs sous le soleil, et même si leur musique y perd de son tranchant, eux deux semblent plus heureux, et après tout c’est bien là le principal.

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