MEAT PUPPETS – Meat Puppets (SST, 1982)

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Quand j’ai parlé de Harry Pussy l’autre jour, je n’ai pas peut-être pas assez dit que j’aimais ce groupe pour des raisons entre autres liées à leur démarche conceptuelle, ou du moins à ce que je perçois chez eux comme une démarche conceptuelle : j’admire et j’adore leur volonté de faire exploser la forme fixe du punk hardcore tout en en préservant la vitesse, les riffs et le bruit. J’aime ce qui sort de cette volonté parce qu’il évacue en moi le souci d’une forme idéale de rock bruyant et violent que j’ai toujours plus ou moins gardé en moi, sans jamais vraiment réussir à le satisfaire. C’est sûrement une histoire de sensibilité, on n’y peut rien, mais autant dans la pop, le rap ou la house j’ai des dizaines d’exemples de formes « parfaites » à vous citer, autant les choses avec des guitares saturées n’ont dans mon expérience d’écoute à peu près jamais accompli de miracle. J’y trouve toujours un détail qui ne va pas : c’est trop bien exécuté, ou ça tourne à l’abstraction, ou ça manque de vagues, je ne sais pas bien mais en tout cas je finis par me dire qu’au fond c’est peut-être que j’aurais voulu au départ spontanément aimer le metal ou le punk, tout en comprenant vite que c’était pas vraiment mon truc. Mais je continue de me raconter qu’il y aura bien un jour quelque chose qui me passionnera là-dedans, à force de parcourir l’immense spectre que couvrent ces musiques de mâles blancs véner contre eux-mêmes et/ou le monde.

Si j’y crois encore, c’est que j’ai quand même vécu quelques coups de foudre, voire des flirts poussés dont fait clairement partie ce premier album des Meat Puppets depuis que je l’ai découvert il y a une dizaine d’années. Meat Puppets est pour moi le meilleur dosage possible, la meilleure combinaison des choses que j’aime entendre en général dans le rock à base de hurlements et de distorsion : il y a de la furie, de la vélocité, mais avec un sentiment de lâchage total, de non-contrôle qui rend l’ensemble hyper attachant, poétique, qui crée une vraie connection intime avec l’auditeur. Quand je parle de dosage, je ne veux d’ailleurs pas dire qu’il y a dans ce LP des niveaux définis de saturation et de BPM, ou un parti-pris d’écriture et de production bien établi qui permettent d’obtenir ce résultat-là : ce serait hors sujet vu le gros level de n’importe quoi et d’improvisation où évolue l’album. Mais disons plutôt, même si c’est un cliché qui décrit en général des travaux beaucoup plus minimalistes que ce disque, qu’il extrait sa magie de ce qu’il retranche, de qu’il ne fait pas, de ce à quoi il n’obéit pas, de sa façon de ne pas résonner avec l’esthétique rock virile classique, en l’occurrence ici celle du hardcore américain du début des années 80.

Les Meat Puppets étaient trois jeunes de l’Arizona dont Joe Carducci du label SST avait repéré le premier 45 tours, sorti très confidentiellement sur un label de L.A., World Imitation. La particularité du trio à l’époque du punk, c’est que deux de ses membres – les frères Curt et Cris Kirkwood, respectivement chanteur/guitariste et bassiste – avaient grandi en écoutant du rock psychédélique et du jazz-rock et débuté au sein d’une petite avant-garde artistique issue de la contre-culture californienne, notamment représentée par la LAFMS (Los Angeles Free Music Society). C’est le batteur Derrick Bostrom qui avait partiellement convertis les deux frères au hardcore, dont ils se détacheraient d’ailleurs dès leur deuxième album. Meat Puppets n’est donc pas du tout un disque de hardcore pur, même si grosso modo, on ne peut pas trop nier que ça bastonne grave et que ça va très vite – 14 morceaux en moins de 30 minutes, et 29 en 50 minutes sur la réédition augmentée. Sauf que Curt chante tout du long comme s’il était pris de crise de démence – « un chaman vénézuélien qui pète les plombs, on voit presque des fils de bave lui couler sur le menton », écrit Simon Reynolds dans Rip It Up and Start Again avant de préciser que les trois musiciens ont enregistré tout le disque sous LSD –, que Bostrom imprime ce genre de rythmique précipitée, ce « shuffle two-step » typique de la country, et que la prise de son très lo-fi donne à cet élan frénétique une tonalité proche du vacarme, de la confusion, du vertige : on court, certes, mais on court vers nulle part, on ne sait trop si l’on a encore envie de se défouler ou de gueuler, on se presse surtout pour échapper au sol qui se dérobe sous nos pieds.

Cette sensation de chaos cosmique qui poursuit les musiciens et leurs auditeurs, c’est vraiment le cœur de Meat Puppets, c’est ce qui injecte à sa matière une vibration proche de l’effondrement, mais qui génère du même coup une force incomparable, un sentiment de lâcher prise pas facile à appréhender au départ, mais qui devient source de béatitude et vaporise au bout du compte la totalité des déchets surmoïques qui polluaient nos psychismes. Là je ne sais pas si je vais trop loin, mais en revanche je suis certain d’une chose, c’est que ce disque, en plus d’être donc l’un des rares disques de rock brutal que j’aime vraiment, réussit l’exploit singulier d’apporter une certaine virtuosité à son état esprit outsider : derrière le fracas électrique et le délirium vocal, on devine un groove, des habitudes de zicos, un goût discret pour l’ornement dans quelques compos, et surtout l’ombre d’un répertoire patrimonial blues/folk/country, et pas seulement au travers des reprises de « Walking Boss » du banjoïste aveugle Doc Watson et de « Tumbling Tumbleweeds » du chanteur old-time Bob Nolan. En tout cas on reste toujours loin du plan foireux des groupes punk ou alternatifs qui s’intéressent à des musiques traditionnelles pour en faire des parodies pas marrantes : ici, on a droit à des flashes de mélodies aveuglants de beauté en plein cœur du chaos, comme sur « Our Friends » ou « Milo, Sorghum and Maze ».

Agressif mais chaleureux, les vêtements maculés de sang mais les bras grand ouverts, Meat Puppets est donc le premier et dernier album punk hardcore du groupe de l’Arizona. Bostrom et les frères Kirkwood se sont mis dès leur disque suivant à calmer le jeu sur la disto et Curt a décidé de chanter distinctement, sans pour autant sonner comme un mec assagi, redescendu, qui a fait des conneries mais qui depuis a compris la vie : il reste le même gars en roue libre qui s’éclate dans le désert sous ayahuasca et prie de tout son cœur les divinités amérindiennes qu’il aperçoit au loin. II et Up On The Sun sont deux beaux exemples d’une forme rock bien différente de celle dont je parlais plus haut : c’est un rock consubstantiel au long format, qui pioche et essaie des tas de choses, très libre et très mouvant, qui passe à travers plein de lumières différentes. Mais ils n’ont pas non plus rien à voir avec Meat Puppets : le son barbouillé-barbelé est toujours un peu là et on cerne assez vite la continuité des projets entre eux.

Le groupe sera à partir du milieu des années 80 considéré comme un des inventeurs du style « cowpunk », cet espèce de punk-rock décentralisé vers les régions country & western. Dans notre pays, il me semble qu’on se souvient surtout, dans cette catégorie, du Gun Club et des Violent Femmes, et même lorsqu’en 1994 Cobain a invité les frères Kirkwood à l’accompagner dans le Unplugged de Nirvana, et repris avec eux trois chansons de II, on dirait que nous autres Français n’avons pas su capter leur génie. C’est un petit peu curieux, quand on y pense, vu le très bon accueil réservé par le public hexagonal aux deux formations susnommées, sans parler de celui fait au premier Louise Attaque produit par Gordon Gano des Violent Femmes. Peut-être qu’il y a eu un problème de cible, que la France était encore trop scindée entre les babos et les grunge, et que les Meat Puppets s’adressaient justement à des auditeurs capables d’être deux à la fois. Un champ démographique en revanche important aux Etats-Unis, où ils sont devenus depuis longtemps des artistes « cultes », au point de s’être reformés en 2006. Un livre-somme leur a été consacré en 2012 et le mois dernier ils ont sorti leur quinzième album, Dusty Notes. Mais commencez donc plutôt par l’incontrôlable Meat Puppets pour tester leur mélange d’avant le cowpunk officiel, et assister à un des rares moments de transmission et d’amitié entre le vieil héritage nord-américain et ses petits-enfants dégénérés mais reconnaissants.

 

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