J’espère qu’il va faire un temps bien pourri toute la semaine – c’est en tout cas ce qu’a l’air d’annoncer la météo – afin que vous puissiez savourer à sa juste valeur la sélection d’aujourd’hui. En vérité, je ne vais pas vous enfumer, on sait que la musique soi disant déprimante n’est jamais réellement déprimante puisqu’en art la juste expression de la souffrance suffit à mettre du baume au cœur.  Ce qui fait déprimer, ce n’est pas la musique déprimante, c’est juste la mauvaise musique déprimante, quand le sentiment de tristesse et d’ennui est mal retranscrit, mal exécuté. Heureusement, ce n’est pas le cas des huit morceaux que j’ai choisis ce matin au sein d’un corpus très chargé en spleen et en désarroi : il s’agit des régions anglaise et américaine du post-grunge, et plus largement de cette multitude de groupes indie-rock tantôt bruyants, tantôt éthérés, tantôt effondrés, que l’on a vu naître dans la première moitié des années 90. Par souci d’intégrité, je n’ai choisi que des morceaux que j’ai découverts et aimés au moment de leur sortie, à l’exception de deux d’entre eux, dont je n’avais fait qu’entendre parler et que j’ai découverts plusieurs années plus tard grâce à SoulSeek (une plateforme dont je me sers encore à ce jour, avec un enthousiasme intact).

Ces morceaux qui naviguent donc entre shoegaze, noisy-pop, folk lo-fi, slowcore ou dream-pop (et qui ne sont techniquement pas tous post-grunge mais dans certains cas pré-grunge) montrent avant tout que le marasme émotionnel de ces années – marquées en vrac par la fin de la guerre froide, l’appropriation du rock indépendant par MTV ou la banalisation de l’ennui et de la vacuité dans la culture de masse – a engendré des témoignages sonores d’une justesse et d’une beauté dont l’histoire de la pop n’a pas forcément bien pris la mesure. Ce sentiment généralisé de confusion et d’impuissance semble avoir poussé ses récepteurs à le retranscrire, paradoxalement, avec imagination, fougue et précision, et plus simplement à faire battre leur cœur le plus fort possible malgré la douleur ou l’apathie. Ça ne crie jamais vraiment, ça ne geint pas non plus : il s’agit surtout de ménager entre les strates de la société atomisée un petit espace hospitalier quoique précaire qui puisse, ne serait-ce qu’un instant, accueillir une âme sœur et pourquoi pas s’élancer avec elle vers le néant.

 

DROP NINETEENS – « Winona » (Caroline, 1992)

Un groupe de Boston tellement influencé par la scène noisy/shoegaze britannique que l’on pourrait presque le considérer comme une formation de série B, sauf qu’ils possèdent un drive qui pour moi sonne clairement plus américain qu’anglais – je dis pas drive par hasard, puisqu’ils devaient beaucoup plus rouler en bagnole que leurs maîtres, qui eux devaient davantage fouler les trottoirs londoniens ou dublinois. J’adorais leur premier album Delaware et sa saturation désespérée, et plus particulièrement ce titre avec une ellipse dès l’intro, la voix sourde du chanteur Greg Ackell et une partie instrumentale au refrain qui à l’époque donnait quelques couleurs à mon quotidien, tout en m’apportant la preuve de l’absolue décrépitude de l’existence humaine.

 

CODEINE  – « Gravel Bed » (1990, Sub Pop)

La démarche des New-Yorkais de Codeine est en partie imitative, « représentationnelle » : leur rock distordu lourd et ralenti est censé mimer la neurasthénie, la vie embourbée dans un réel sans consistance, sans nécessité. Ça peut paraître naïf comme ça, surtout que ça n’a pas le panache funèbre du doom-metal, mais cette lenteur permet de dilater leur son, elle lui donne de la volupté, les riffs sont examinés de plus près et sonnent plus exacts. Bizarrement, cette descente au cœur du bad secrète donc une impression de proximité, une certaine chaleur qui contraste avec l’affliction affichée au départ. On est tellement plongé dans les ténèbres que l’on finit par s’attacher à elles : l’impact est ample et enveloppant, on se noie sans peur et sans retenue dans un bain d’ombre et de gloire. Bon, ça ne marche pas sur tous les morceaux, mais sur celui-ci, si, à fond. [NB : le label Numero Group a sorti en 2012 une anthologie de démos et de titres live du groupe.]

 

DISCO INFERNO – « A Rock To Cling To » (Rough Trade, 1993)

On change complètement d’ambiance et d’endroit avec un groupe qui pour le coup a très vite décidé dans sa brève carrière de ne pas s’alourdir, même s’il a toujours chanté la mélancolie, l’abandon et le vide. Disco Inferno est un miracle que trop peu de gens ont aperçu à l’époque : une musique très libre, très simple, faite par des prolos londoniens, qui fabriquaient des pop songs dont la lumière se voyait estompée d’effets dub, de lignes de basse peterhookiennes et de traitements électroniques pas du tout dansants mais pas non plus IDM ou expérimentaux. De façon artisanale, ils obtenaient un résultat à la fois ligne claire, brinquebalant et rocailleux, dont certains ont dit qu’il annonçait le post-rock. Perso, je ne trouve pas tellement, ça me rappelle plutôt le duo Insides dont j’ai parlé en avril, mais avec un côté cockney et lo-fi. Dit comme ça je leur rends pas très bien hommage – pour le coup c’est vraiment un groupe dont la somme des parties ne donne aucune idée du tout – alors je vais formuler les choses autrement : leur blues gris-rose est vraiment un des trucs que je préfère de toute la pop anglaise et la seule lecture des titres de leurs chansons suffit à me mettre les larmes aux yeux – ainsi ce « A Rock To Cling To ».

 

SPOONFED HYBRID – « Heaven’s Knot » (Guernica, 1993)

Ian Masters était le chanteur et bassiste des Pale Saints, groupe fondé à Leeds et bien connu des fans de noisy-pop canal historique, et dont j’aurais pu parler ici, mais je préfère de peu son projet suivant, Spoonfed Hybrid, libéré du format rock traditionnel par un usage plus aventureux des machines, en association avec Chris Trout, ancien membre du groupe A.C. Temple. L’unique album du duo est ce qu’on peut appeler un classique mineur, marqué par un sens de l’expérimentation sobre et des émotions fragiles, vacillantes, mais qui tournent en boucle dans les âmes de ceux qui les perçoivent, et ce titre dream-pop en est un bel exemple puisqu’il avance d’abord timidement pour finir par s’élever vers le glorieux éther.

 

DUBSTAR – « Stars » (Food/EMI, 1995)

Restons encore un peu en Angleterre avec cette formation de Newcastle dont j’avais découvert ce single lorsque l’équipe de mon émission favorite Mondial Twist avait eu le bon goût de la passer. Bon, là, on s’éloigne un peu du style à fleur de peau des morceaux cités jusqu’ici puisqu’il s’agit d’une tentative réussie de crossover indie-dance, ou disons plus précisément de dream-pop et de house dubby. Ça peut ne pas plaire à tout le monde, mais je pense que les fans de Saint Etienne kifferont, et l’espèce de refrain mi céleste, mi funeste continue presque un quart de siècle plus tard à me faire regarder par la fenêtre de mon bureau d’un air qui, je l’espère, rappelle à mes collègues que je reste avant tout poète dans l’âme même si je rends mes articles en retard. Un gros bisou à la ligne de basse jamaïcaine qui aurait très bien pu ne pas se pointer à cette soirée gothique.

 

RED HOUSE PAINTERS – « Japanese To English » (4AD, 1992)

On repasse aux States, même si le label est anglais, avec les Red House Painters, le one-man-band du Warren Buffet des dépressifs chroniques, du Michael Jordan des babtous fragiles, j’ai nommé Mark Kozelek. Pour le coup, ce que j’ai dit plus haut sur la valeur thérapeutique de la musique triste ne tient pas toujours avec le travail de ce natif du Midwest, dès ses débuts adoubé par un autre Mark un peu dark, à savoir Mark Eitzel d’American Music Club – et depuis reparti comme en quarante avec un autre projet que j’aime beaucoup, Sun Kil Moon. Comme les disques de Nico ou de Daniel Johnston, ses premiers albums sont des épreuves qu’on est parfois obligé d’interrompre : le gars habite vraiment le fond du fond du bad, et il n’a pas l’air trop parti pour remonter. Ce qui peut faire peur, c’est justement ça : ce n’est pas l’ombre, mais l’immobilité. Et sur Down Colorful Hill comme sur le LP suivant règne cette sensation de prendre racine ; les instrumentistes jouent comme des fantômes et le silence prend beaucoup de place, moins pour aérer, comme par exemple chez Mark Hollis, que pour dire au revoir peu à peu. Sur « Japanese to English », il y a en revanche une once de mouvement, une touche de sensualité dans la batterie et les guitares, presque un groove, et du coup la plombe s’allège un tout petit peu et ça devient presque tendre. On reste tout de même encore loin d’un dialogue sain et épanouissant : « It’s not that simple that dictionary / Never has a word for what I’m feeling ».

 

MECCA NORMAL – « Fan of Sparks » (K, 1993)

C’est en écoutant la géniale émission Songs of Praise sur Aligre FM que j’avais eu un coup de foudre pour ce titre d’un duo de Vancouver dont la carrière avait débuté au début des années 80, et qui était devenu une petite figure tutélaire pour la scène de l’État de Washington (Seattle mais aussi Olympia, la ville de K Records chez qui ils sortiront pas mal de choses). Juste une voix, celle de la chanteuse Jean Smith, accompagnée de la guitare classic rock très enlevée de David Lester. Grosso modo, leur musique est une sorte de garage en formation réduite, sur lequel Smith scande des textes qui annoncent les thèmes riot grrrl. C’est donc la plupart du temps très en colère, en retenue ou non, mais sur « Fan of Sparks » on devine un truc plus fatigué, plus touché, qui m’avait traumatisé à l’époque, et qui encore aujourd’hui me fouette le cœur avec bonté.

 

SENTRIDOH – « Subtle Holy Gift » (Homestead, 1990)

J’ai gardé le plus célèbre pour la fin, à savoir Lou Barlow, leader de Sebadoh et un temps bassiste de Dinosaur Jr qui menait en parallèle – et même avant, je crois – un projet solo, Sentridoh, qui ferait de lui l’inspirateur de toute la scène lo-fi des années 90. Ne nous emballons pas, lorsque je dis « scène », je ne parle pas ici d’un gros mouvement officiel mais tout au plus de quelques valeureux labels cassette éparpillés aux USA et en Europe, mais quand même, c’était quelque chose. J’aurais pu vous conseiller toute la discographie de Lou sous ce pseudo mais j’ai sélectionné mon préféré, l’ébahi « Subtle Holy Gift », qui peut sonner presque luxueux pour du folk lo-fi, du moins en termes de mélodie. C’est très court, comme la plupart des tracks, et ça sonne comme le bruit du soleil à travers un velux pas lavé depuis deux ans, qui viendrait frapper un ongle de gros orteil pas coupé depuis deux mois. Malgré tout ça, la chanson réchauffe et donne même un peu de joie et d’entrain, même si je me rappelle l’avoir découverte le jour de la mort d’Ayrton Senna – je m’en foutais un peu de la Formule 1 mais ça n’avait fait qu’ajouter à la glauquerie de ce dimanche de mai déjà bien déprimant dans mon souvenir.

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