SCOTT GILMORE – Two-Roomed Motel (Crammed, 2019)

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La critique de la “rétromania” m’a l’air beaucoup moins virulente aujourd’hui qu’il y a dix ans. Ceux qui la pratiquaient en ont peut-être eu marre de toujours s’énerver sur la même chose, les gens se sont sûrement habitués à cette façon de créer, et puis surtout on a bien vu que ce discours ne tenait pas trop la route : l’influence du passé, si dominante qu’elle ait pu être dans certaines scènes, n’a pas non plus détruit toute invention et encore moins signé la fin du “progrès” en musique. Depuis le début de la décennie, on a vu des foules d’artistes réussir à fabriquer de nouvelles formes, notamment dans la musique électronique, qu’on annonçait pourtant condamnée à courir après son passé fantasmé. Qu’elles passent par l’abstraction, la déconstruction, le fonctionnalisme extrême ou la citation littérale, ces méthodes d’écriture ont fait émerger des figures aussi différentes et pour moi imprévisibles que James Ferraro, Nkisi ou Zorah Jones & Sinjin Hawke – j’aurais pu en citer plein d’autres mais bref, c’est un autre sujet.  

L’écriture, justement, c’est l’étape du processus créatif que le discours anti-rétro a fait l’erreur de minorer. En réduisant la valeur des artistes rétromaniaques à la trop grande visibilité de leurs influences, il oubliait que ces derniers devaient quand même en dernier lieu être jugés sur leur talent à écrire des tracks ou des chansons. Ce n’est pas parce qu’un critique un minimum cultivé se sent tout fier de lui en repérant les vieux disques qu’a écoutés le nouveau duo néo-shoegaze ou future garage dont on lui a envoyé le lien d’écoute promo qu’il doit s’abstenir de se demander s’ils sont doués ou non pour composer des morceaux (et je parle en connaissance de cause puisque j’ai fait ça des centaines de fois). Car c’est avant tout ce travail de construction qui révèle chez un artiste son sens de l’innovation, du contre-pied ou juste sa singularité, ou ne serait-ce que sa capacité à concevoir du beau – du beau aimable et frais. Les Californiens de The Internet, par exemple, sont l’une des preuves les plus éclatantes de cette hypothèse puisque la qualité exceptionnelle du songwriting et des arrangements de Syd, Matt Martians et Steve Lacy rend totalement hors-sujet ceux qui leur reprochent de sonner “beaucoup trop nu-soul”.

Bref, autant de remarques un peu schématiques que je me suis faites en découvrant l’album Two-Roomed Motel que vient de publier chez Crammed Discs un autre Californien, Scott Gilmore. C’est un disque qui fait référence à de multiples choses enregistrées dans les années 70 et 80 – en vrac, on peut parler de Yellow Magic Orchestra, de R. Stevie Moore, d’Arthur Russell, du versant le plus robotique de la library music – , mais dont la souplesse des structures et l’entrain général font qu’assez vite, ces choses du passé s’y dissolvent dans la joie et la sérénité. Je ne dis pas non plus que Gilmore transcende son matériau de base pour en sortir un truc qui n’a rien à voir : je trouve juste qu’il a l’air de si bien connaître ses inspirations que ses chansons ne trahissent à aucun moment le moindre complexe.

Par ailleurs, je respecte à fond son refus de choisir entre instrumentaux vaporeux et pop-songs limpides chantées, le plus souvent au vocoder : ça donne un résultat plutôt bonne franquette, presque playlist (playlist de niche, disons), qui colle bien à la manière de faire et de présenter de la musique en 2019, et qui écarte au passage toute tentation fidéliste de proposer une period piece, une reproduction à l’identique. Ce que je retiens de cet album, c’est que lorsqu’on travaille autant ses sources – et même lorsqu’il s’agit de sources si précises, surtout familières des connaisseurs –, on finit par y évoluer comme dans un répertoire de vieilles chansons folkloriques : elles deviennent des matières premières, des maillons qui se laissent se tisser selon le désir de celui qui s’en empare. Du désir de Scott Gilmore naît ici un disque beaucoup plus pop que la somme de ses parties, et dont la charmante compagnie doit beaucoup à son autonomie et à sa modestie. 

PS : Même si je pense que vous allez mettre du temps à user Two-Roomed Motel, je vous conseille ensuite de vous lancer dans son prédécesseur, Subtle Vertigo, sorti sur International Feel en 2017.

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