LALA &CE – Le son d’après (Believe/Allpoints, 2019)

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C’est vrai ce que disent les gens dans les commentaires YouTube : on ne comprend pas toujours ce que rappe Lala &ce – je précise que ça se dit “Ace” au cas où comme moi vous n’étiez pas sûr – et sur Genius certaines retranscriptions sont pleines de trous. Mais est-ce vraiment si important, voire n’est-ce pas carrément la marque des grands rappeurs et rappeuses de pouvoir par moments se dispenser d’être clair ? Quand on a une voix, une prononciation, un débit et une personnalité aussi dingues que ceux de cette Lyonnaise installée à Londres, à quoi bon se prendre la tête à toujours articuler, surtout si ça déjoue la musicalité du truc ? En ce qui me concerne, je n’ai jamais particulièrement apprécié le rap trop lisible, ni même le rap doté d’un sens bien structuré, désolé, je sais qu’aux yeux de beaucoup de gens c’est limite sacrilège de dire ça, que je passe pour un cochon qui redemande la confiture, mais quand j’entends cette mixtape de Lala je me dis qu’elle me donne raison, surtout quand elle sort dès le début du deuxième morceau la phase suivante : “J’parle pas trop / J’fais des signes”.

À vrai dire, je comprends quand même la majeure partie de ce qu’elle raconte, c’est pas tant le problème : c’est juste que l’attraction vient autant du sens de ses mots que du son de ses mots, de son timbre, des variations de vitesse, des pistes vocales entrelacées, de l’usage de logiciels type Auto-Tune et autres – je signale au passage qu’on dit à tort “l’Auto-Tune” pour désigner l’ensemble des traitements digitaux de la voix alors que les producteurs se servent de pas mal d’autres logiciels, et ça je l’ai appris en lisant l’article de Simon Reynolds sur le sujet dans le dernier Audimat – et que donc, finalement, lorsqu’on ne capte pas bien un bout de phrase sortant de la bouche de Lala, ça n’empêche pas de s’y attacher. C’est comme un instrument qui joue une note : est-ce qu’on reproche à un synthé ou une basse de ne pas être clair ou de ne rien dire d’intéressant ? Je ne crois pas, et je crois surtout que ce n’est pas parce que le rap reste, certes, une expression vocale et textuelle avec une très longue histoire sociale et politique, qu’il doit se réduire à un “contenu” solide et autonome que le beat et le flow ne feraient qu’accompagner. Bref, je ne dis rien de nouveau mais je crois que ça vaut la peine de rappeler ça pour bien défendre ce disque.

La chose qui m’a le plus ambiancé dans Le son d’après, c’est la façon dont, justement, la voix et le caractère de Lala embrassent les instrus, comme elle leur fait des câlins, comme elle se fond dedans. Et du coup, lorsqu’elle parle de meufs (c’est-à-dire à peu près tout le temps), on dirait par analogie qu’elle cherche surtout à se fondre en elles, à fusionner – elle combine donc la forme et le fond, si j’ose dire. Un peu de la même manière, Lala harnache souvent sa voix naturelle à une ou plusieurs pistes vocales transformées, ce qui donne à l’ensemble un volume qu’on dirait en perpétuelle dilatation-réfractation. C’est un truc qu’on pourrait dire d’à peu près toutes les pointures de la déformation vocale, de Lil Wayne à Future en passant par Swae Lee ou Migos, mais ce que la Française apporte en plus ce sont ces fréquences plus hautes que d’habitude – même si elle reste quand même plutôt dans le rauque pour une nana – et surtout ce grain riche et lascif qui fournit au beat beaucoup de matière à charrier. C’est ce que je voulais dire plus haut : l’écouter revient à entendre un instrument tester des textures et des hauteurs, s’adonner des jeux de consistance et d’intimité. Elle murmure, gémit, halète, grogne doucement, mais peut aussi se lancer sans gêne dans des couplets chantés – en gros elle parcourt à peu toutes les possibilités que lui offrent son imagination et son studio.

Peut-être que tout ça ne m’intéresserait pas autant sans les beats, ou disons sans la direction artistique de la mixtape, qui veille au bon équilibre entre sons pour la piscine, la douche, l’eau tiède et la rosée sur pétales de roses, et sons pour les 6 cylindres minimum, le turn-up estival et la castagne amicale. Les morceaux love me rappellent le Jeremih de Late Nights et le Weezy de “I’m Single”, et puis aussi le premier The Internet sans la vibe live : en gros mes productions préférées de ces dix dernières années dans le style Éros et Thanataz.

Le fait que Lala aime les filles n’est pour le moment pas revendiqué chez elle au sens habituel du terme, et n’est ni même un élément crucial de son discours ; en revanche, c’est un truc hyper nouveau en France d’entendre une meuf rapper aussi précisément sur la question du cul, décrire le corps d’autres meufs, exprimer sa passion pour les boules “tout ronds comme des Cohiba” et parler de ce qu’elle fait avec ou à ses copines – “Et j’suis précise et cool dans tous mes p’tits pas / Donc elle s’liquide sur place et elle coule dans mes doigts”. Certes, elle dit qu’elle fuck des bitches, mais elle raconte aussi pas mal d’autres choses, sans fanfaronner comme la plupart des rappeurs mecs, qui lorsqu’ils évoquent leur vie sexuelle se concentrent surtout sur leur teub et ne s’intéressent que très vaguement à l’expérience, à l’interaction en elle-même (cela dit, je suis loin de tout connaître, si ça se trouve il y a des passages ultra sensuels et intimistes au détour de tel ou tel couplet de Niska, Jul ou Nekfeu, et je ne demande qu’à les découvrir). Avec tous les reflets que prend la voix de Lala, tous les petits hologrammes qu’elle dessine, la mixtape devient au fil des écoutes une sorte de voyage vers une chair tant désirée qu’elle se matérialise dans le son. C’est un disque avec un vrai sens du relief, qui sur les morceaux les plus frais – “Coulée”, “Wet”, “Touch” et mon préféré “Amen” – donne ce sentiment d’apesanteur charnelle que je n’arrive pas à trouver banal, et sur les titres durs laisse à la rappeuse de quoi faire sonner sa gorge, sa langue et ses dents et trouver d’incroyables façons de se placer, d’agresser ou au contraire de se blottir contre le kick et les charleys. Le son d’après est peut-être le seul disque de rap francophone, avec ceux d’Hamza – auquel on pense beaucoup, bien sûr – à aussi bien prouver qu’une voix trafiquée n’est pas toujours synonyme d’inauthenticité : comme chez ses références, Wayne et Future en tête, Lala réussit à employer l’Auto-Tune non pour s’éloigner de sa voix réelle, mais au contraire pour l’isoler, l’approfondir, en accentuer les singularités pour la rendre encore plus touchante, impudique et extatique.  “Je suis comme dans l’Eden / Adam sip ma cyprine”.

ET SINON : Lala &ce sera en concert le samedi 5 juillet à Paris pour le festival Loud & Proud.

 

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