TYLER, THE CREATOR – Igor (Columbia, 2019)

Album en écoute sur Deezer, SpotifyApple, YouTube

L’une des choses qui m’impressionnent le plus dans Igor de Tyler c’est sa façon d’inventer une musique complètement nouvelle sans vraiment élaborer de nouveaux sons : le Californien fait juste confiance à son sens de la combinaison, à son feeling d’auteur-producteur pour habiter les choses à sa façon. Tout ce qu’on entend dans ce disque et que l’on entendait déjà beaucoup dans le fabuleux Flower Boy il y a deux ans existe ailleurs, chez d’autres artistes, parfois depuis des décennies. Mais quand Tyler s’empare de ces formes, de ces couleurs, de ce type de découpage, il n’y voit ni vraiment des références, ni des matières premières à transformer : sa personnalité artistique est tellement puissante et déterminée qu’il se les réapproprie sans effort, il les prélève tranquillement sur leur terrain d’origine pour les convertir à sa vision. C’est en tout cas la seule chose qui pourrait expliquer que je me retrouve en transe en entendant des morceaux qui, ailleurs que sur cet album, pourraient sonner comme des trucs que je n’aime pas du tout, à commencer par toute l’ambiance pseudo-live qui peut vachement m’irriter dans d’autres situations, ou encore le bellicisme plus ou moins déglingos de “What’s The Good” ou “New Magic Wand” qui peut de loin faire penser à du Run The Jewels voire à du Death Grips ou d’autres choses que je ne supporte pas dans cette veine plus ou moins rap/punk/indus – j’aurais aussi très envie de dire Yeezus mais je sais que mon incompréhension de la discographie de Kanye depuis Graduation est probablement mon plus gros talon d’Achille de professionnel de la critique musicale.

La seule inspiration majeure de Tyler, il ne la cache pas, c’est celle de NERD et surtout du Pharrell de In My Mind. Ce que je vais dire n’est pas très sympa pour Pharrell, mais je pense qu’il s’en remettra : comparé à son disciple, il n’a pas su être – et n’est toujours pas – aussi génial, aussi libre dans son art, tout en lui laissant un modèle que celui-ci n’a fait qu’améliorer. In My Mind est sorti il y a treize ans ans, certes, les parcours respectifs des deux artistes ne sont guère comparables, le public était moins prêt qu’aujourd’hui à entendre des choses aussi rocambolesques, on ne va pas refaire l’histoire et puis Williams est là sur Igor comme il était déjà là sur Flower Boy, donc bon, bref. Mais ce que partagent néanmoins les deux artistes, c’est cette manière commune d’associer les registres et les répertoires sans trop les mettre sur un piédestal, ni trop les désacraliser non plus : ils vont juste vers eux parce qu’ils le sentent bien, en les regardant par en-dessous, avec un toucher mass-culturel possiblement choquant ou vulgaire pour les esthètes progressistes comme moi mais qui finit par donner des résultats très frais, très sains. La différence, aujourd’hui, c’est que l’âme de Tyler paraît plus à vif que celle de son maître, qu’il souffre plus directement, qu’il doit ressentir le réel avec plus de grain que l’égérie Chanel, ou qu’il a en tout cas plus d’aisance et de volonté à retranscrire la consistance de ce réel dans ses créations.

Le déroulé chaotique d’Igor est un de ses parti-pris les plus brillants, les mieux sentis, comme il l’était déjà de Flower Boy. De la part d’un mec de moins de 30 ans qui a décidé de faire de la pop ou du moins de sortir du rap de niche, qui fait donc venir Kanye – dont la voix déformée sur « Puppet » ressemble à s’y méprendre à celle de Bigg Jus sur Plantation Rhymes –, Solange, Playboi Carti ou Pharrell, et qui pourrait se contenter de jouer le jeu des playlists et des tubes, c’est un geste fort, un statement – certes pas tout neuf, on l’a dit – et s’il conseille d’écouter son disque sans zapper, d’une traite, c’est parce qu’il est en effet difficile à segmenter. Je me le suis passé six ou sept fois depuis vendredi et je n’arrive toujours pas à me dire “ah tiens là je vais me mettre la 4 et la 8 et puis après j’irai chez Leclerc racheter du vinaigre balsamique”. Ça m’a l’air d’être un projet peu pertinent à aborder autrement qu’en entier, et dans l’ordre. C’est ce qui régit son harmonie confuse : ne pas trop savoir où il va rend l’auditeur incapable de se le customiser trop vite, et lui demande donc de se mettre en retrait, de désactiver son système de réponses et de le laisser lui parler à sa façon. When I Get Home de Solange a proposé à peu près la même chose en mars dernier, peut-être avec encore plus d’ambition et de noblesse, mais il n’a pas provoqué chez moi pareille expérience. Je ne saurais pas bien dire pourquoi. Ce que je sais, c’est que l’élan qui guide Igor traverse des zones plus mixtes, plus accidentées, et qu’il se nourrit d’affects plus impurs. Des poussées d’euphorie y sont interrompues par des crises d’abandon, l’amertume et les regrets y viennent presque toujours imposer leurs ombres sur les paysages amoureux. On y sent souffler des courants chauds et addictifs, mais qui très vite tourbillonnent, épuisent, brisent le cœur et laissent présager une longue cicatrisation.

crédit : Mark Peckmezian, pour Fantastic Man

 

 

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