Une semaine, une chanson. Sûrement est-ce une passade, une tournure passagère de mon esprit, ou justement une fracassante transformation paradigmatique, mais je me trouve plus enclin à disserter sur l’item unique plutôt sur la forme album, en ce moment. Déjà parce que j’ai, comme pas mal de mes contemporain·es, une liste de lecture d’une taille indécente et en extension perpétuelle (qui parle éloquemment d’une impossibilité collective et maladive à entrevoir la finalité d’un processus, mais c’est une autre histoire) pleine de belles choses et d’incongruités dont il va me falloir faire quelque chose. Et puis c’est tout en fait !
Donc cette semaine ça revient, à nouveau, à ce qui fait chavirer sans conteste mon centre gravité : le zouk. Je pense que vous devez au minimum commencer à vous en douter mais nous avons quelques fervent·es amoureux·ses de la Caraïbe à MJ, et sachez que plusieurs ont réellement hésité à candidater au poste d’animateur·ice sur Tropiques FM. Car oui, nous aimons Luigi Nono mais aussi David et Corine !
Nous parlons donc des Antilles, au sens très large. « Mon Péché », la chanson du jour est un duo qui fait se répondre Lycinaïs Jean et Léa Churros, deux chanteuses respectivement guadeloupéenne-martiniquaise et réunionnaise, qui, avec le producteur RM’N Prod, produisent un zouk qui sonne très jeune, « à l’américaine », qui accroche l’oreille par sa fraîcheur. On voit que le Ne-Yo et le Mario Winans ont été potassés, le nametag est là, c’est clinquant et lustré, un peu tapageur, et ce n’est évidemment pas sans me déplaire.
J’avais repéré Léa Churros sur un autre morceau, en guest d’une version acoustique du « Amour Consumé » d’un certain Algéric. Déjà j’avais été interloqué par cette façon de faire emphase en saturant l’espace de mignonnerie, toujours avec le côté doux-amer mais en restant dans une certaine politesse formelle. Je ne dis pas que ce n’est pas le cas des Antillais attention, n’allez pas me foutre la mafia du zouk sur le dos ; mais il y a dans cette incarnation océan-indienne contemporaine du genre quelque chose d’un peu inoffensif qui justement me conquiert, un manque de rugosité que je poserais plutôt pour un polissage extrême et assumé. C’est un autre syrup, tout entier au sucre cette fois-ci, qu’exprime aussi très bien le clip tout en fête foraine et peluches, avec les tenues immaculées des artistes et leurs gestes passionnés, la barbe et les diam’s d’Algéric. Et puis le nom de scène de Léa qui me pose énormément de questions, surtout dans ce décor, mais peut-être n’est-ce pas l’endroit pour ça.
Avec « Mon Péché », on est dans une ambiance similaire et encore plus florissante. Des paroles aux harmonies, on est en territoire connu mais on peut pas dire qu’iels font pas le taff pour aller titiller l’émotion, les voix et les intentions sont bien complémentaires. C’est Eros, c’est Thanatos, c’est Marcuse peut-être, en tout cas on y va pas de main morte sur les souvenirs, les regrets et les trahisons. Sur le dossier du frisson sensuel, RM’N Prod rempli le cahier des charges, on est pas vraiment dans l’optique soustractive. Il faut que chaque son se gorge de sève, que chaque inflexion soit ponctuée d’un chœur, retranscrive toute cette démesure, chaque outrance de ce cœur indomptable.
Voilà un tube comme tant d’autres lui ayant succédé, marqué par un too much FM qui rend caduque l’optique d’un album. Douze tracks comme ça, ça n’a aucun sens, c’est le chaos et la surcharge dans mon oreille dès la seconde. Voilà de la musique consumériste – admirez comme consommer et consumer sont proches –, à écouter en boucle afin de brûler encore et encore avec cette même passion. Le côté un peu générique de l’affaire me gêne un peu, ses contours se fondent avec un peu trop d’aisance dans le modèle d’une musique fonctionnelle qui semble construite pour intégrer une playlist Spotify. L’illustration du morceau est implacable pour ça. Après, je suis aussi conscient que si je dis ça c’est parce que, dixit mes punks de parents, je suis « vraiment trop snob ».
Autre chose de beaucoup moins générique c’est non pas le sujet mais les protagonistes, à savoir deux femmes chantant l’amour pour des femmes, ce qui commence à être un poncif dans la chanson, dans le rap même c’est présent avec Lala &ce par exemple, mais dans le zouk les choses me semblaient un peu plus compliquées. Que je croyais : en fait, tout le monde s’en fout royalement, que Léa Churros et Lycinaïs Jean soient lesbiennes ! Si la seconde l’affirme plus franchement, c’est même pas un sujet pour Léa, ça vient tout seul. Je peux vous dire qu’en prenant conscience qu’il existait un zouk queer et mainstream (9 millions de vues, tout de même) qui n’utilisait même pas sa queerness pour remplir des Zénith, j’en suis tombé de mon siège. C’est par ce genre de petits trucs pas si petits qu’on se rend compte que le monde change, finalement. Les poncifs et stéréotypes inamovibles s’évanouissent non pas dans un fracas mais imperceptiblement, et le vide des chansons communes prend une autre saveur.