Maintenant que l’année est terminée je peux vous le dire, il y avait un cheat code pour percer en France en 2025 : faire un single de bouyon. C’est ce qu’ont fait 63OG, Dayarga, Teyma, Darlingchouchou, et un nombre de toute évidence infini d’artistes agissant sur l’hexagone. En réalité, la vague était déjà là depuis assez longtemps, à attendre le bon moment pour nous emporter tous. Déjà en 2024, il y a eu l’excellent projet #newbouyon de Ricky Bishop. Ce n’est pas avec lui que se lance cette tendance dans le rap français non-antillais (avant lui, Ezek, NDO Runway ou Menace Santana (qui lui mixait ça avec de la drill) avaient plié de très bons morceaux bouyon), mais à l’époque c’est avec lui que je comprends qu’il se passe un truc très sérieux.
Guadeloupéen et malgache, basé en métropole, Ricky Bishop reprend les sonorités organiques du bouyon originel, rappe en créole et en français, tout en plaçant (new gen oblige) des adlibs façon Playboy Carti, ou comme il le dit dans un article publié dans la version papier du magazine rap Mosaïque : « C’est une réinterprétation du bouyon dominiquais auquel j’ajoute des flow rappés et autotunés hérités de la trap ou de la rage ». Le bouyon hexagonal est construit dans cette logique de rapprochement entre la constitution instrumentale du genre et des styles en phase avec le panorama de la pop et du rap actuels.
Le bouyon, on le reconnaît au son de batterie acoustique en décalage avec une cadence de basse constante et rapide. La batterie complexifie la prod avec des heurts irréguliers, ce qui donne la sensation qu’un batteur en chair et en os est présent en studio – ce qui se trouve avoir été le cas au début de l’histoire du genre, puisque le bouyon a été initié à la fin des années 1980 par le batteur Rat du groupe dominiquais WCK. De cette manière, le genre est représentatif d’un mouvement très contemporain qui traverse l’industrie musicale : le retour à un son plus organique où les instruments semblent être réellement là et non plus seulement synthétisés. Aussi, ça paraît bête à souligner, mais c’est une musique faite pour danser.
C’est « Kongolese Sous BBL » de Theodora qui donne le coup d’envoi de la ruée vers l’or bouyonnant. Sa sortie est un moment de bascule dans la scène française, ainsi que dans la vie de Theodora qui se trouvait alors dans le sas d’attente vers le succès. Déjà star pour les zoomers qui la suivaient (et pour les tontons comme moi qui essayent de rester dans le coup), mais pas encore personnage du paysage médiatique et culturel, comme elle l’est devenue aujourd’hui. Théodora est désormais un objet monoculturel pour sa génération, comme Jul ou Aya Nakamura, c’est-à-dire que soit tu aimes, soit tu n’aimes pas, mais que c’est impossible que tu ne connaisses pas. Et c’est en grande partie grâce à ce titre qu’elle a gagné ce statut.
Le succès de « Kongolese Sous BBL » a au passage relancé une discussion sur l’appropriation culturelle. Le bouyon, né à la fin des années 1980 en Dominique (une île de 75 000 habitants anglophones, située entre la Guadeloupe et la Martinique) avec des groupes comme les susmentionnés WCK, avant de propager ensuite dans les Antilles françaises (surtout en Guadeloupe), a longtemps été méprisé par la métropole. Les seuls articles qui en parlaient chez les médias hexagonaux se la jouaient panique morale et décrivaient une musique vulgaire, très sexuelle, pas très intelligente. Pourtant, depuis 2020 une scène impressionnante se développe dans les Caraïbes avec Holly G, 1T1, Yu Meï (anciennement Ultime Pétasse) ou LESTEF KJF BOYZ. Une scène qui a des chiffres de disque d’or mais quibn’est pas reconnue par le SNEP.
Il y a eu donc une forme d’agacement quand Theodora, une métropolitaine d’origine congolaise, a construit son succès sur un bouyon, puis quand des blancs-becs comme VALD ou ARTR se sont mis à faire eux aussi du bouyon. Toujours chez Mosaïque, Shorty du média Loxymore, spécialisé dans la culture caribéenne, rappelle que le problème vient d’abord d’en haut : « Ces musiques ne sont pas considérées comme françaises par l’industrie ». C’est aussi l’avis de Theodora lorsqu’elle tweete ceci : « La problématique vient des radios, des médias, des plateformes auxquelles les Caribéens n’ont pas accès. (…) cette inaccessibilité résulte d’un racisme envers les gens d’outre-mer ». La Boss Lady a d’ailleurs tout récemment collaboré avec Holly G sur un titre en forme de clin d’œil au tube de 2015 « Coller la Petite », signé du Camerounais Franko , preuve que contrairement à une grande partie de la scène métropolitaine, elle donne l’heure aux artistes antillais.
Et puis, quand est venu le moment de faire le bilan de 2025, je me suis rendu compte que j’avais entendu et aimé énormément de morceaux de bouyon, certains portés par des artistes des Antilles francophones, d’autres de métropole, des titres proches du rap, d’autres du r&b ou de la musique électronique, des prod’ organiques, et d’autres plus aventureuses, des projets niches et des cartons mainstream, des sons ultra-nerveux, d’autres plus relaxés. Je me suis donc dit que cela vaudrait le coup de faire un top qui illustrerait la diversité qu’offre le bouyon aujourd’hui – du point de vue du métro que je suis, donc à prendre avec quelques pincettes.
Le plus fête de la musique : 63OG – « ruiné (comme un DJ) »
Le bouyon est une musique de l’enjaillement et ça, 63OG l’a très bien compris. Teasé sur TikTok en juin, le morceau est un succès avant même qu’on puisse comptabiliser ses écoutes à sa sortie sur les plateformes en juillet. Entre les deux, la fête de la musique est passée par là. Histoire de rentabiliser cette date hautement stratégique qui réunit autant les mineurs qui veulent effleurer la vie de club, les branchés attendus dans tous les pop-up stores du Marais et les Brits venus voir si notre festival gratuit tient ses promesses, le 6-trece a multiplié les apparitions dans le centre de Paris. Le clip de « ruiné » est d’ailleurs tourné pendant la fête de la musique et contient les marqueurs temporels de l’été 2025 : les labubus et les canettes de Vody.
Le plus R&B : Teyma – « CHICHI »
Oubliez un instant la production et concentrez vous sur les paroles, sur la manières que Teyma a de faire durer et onduler sa voix, et vous comprenez que ce qu’elle fait est en essence du R&B, associé au bouyon. Ça fait absolument sens, car les deux genres ont souvent comme thème la drague, le flirt, l’amour. Teyma n’a pas inventé cet union, en métropole la chanteuse Fallon est la principale instigatrice de ce genre qu’elle a baptisé « RNBouyon ». En revanche, Teyma rajoute un soupçon de main character energy et incarne à la perfection l’aisance et la désinvolture qui se trouvent au cœur de l’imagerie du bouyon.
Le plus appétissant : Ricky Bishop, Implaccable, GEEZ – « filet mignon »
Le bouyon est une musique du sexyness. Ses meilleurs titres tournent autour du flirt, du fait d’être trop fraîche pour toi, de craquer pour une jolie go, de vouloir kiffer avec l’autre. C’est pour ça qu’il se mélange aussi bien avec le R&B ou avec la sexy drill – le versant fripon de la drill. À ce petit jeu, Ricky Bishop est très fort. Sur les flyers de sa tournée métropolitaine #newbouyonexperience, il affiche clairement que sa musique s’adresse aux baddies. On sent aussi chez lui la volonté de créer un réseau autour du newbouyon. Sur cette même tournée, il a ainsi invité sur scène des artistes comme Teyma ou Brownelims.
Le plus chipie : Darlingchouchou – « LEZESTE »
Entre mes 17 et mes 24 ans (âge auquel j’ai arrêté de boire) je passais chaque soir de fête au Sitis Market de la Mairie du 18eme pour acheter de la tise avec des pièces. Certaines de mes copaines en profitaient pour voler des bonbons et des flashes de rhum. C’était stupide, des petits larçins sponsorisés par l’ivresse des trois canettes bues juste avant, et c’est exactement cet état d’insolence de chipie que provoque en moi « LEZESTE » de Darlingchouchou (aka DCbizzy). Comme « ruiné » et « CHICHI », c’est un hymne à l’enjaillement désinvolte.
Le plus Eurostar : 63OG, Len – « know my body »
Mettre des pièces dans la machine bouyon, c’est aussi miser sur la possibilité de bosser avec des Britanniques connectés à la scène afrocaribéenne. C’est une porte vers l’international, bien plus que ne l’ont été la drill ou la trap. J’en veux pour preuve ce titre addictif de Len, nouveau venu dans la scène rap british, proche de Fimiguerrero, Lancey Foux, YT, qui a sorti deux featurings avec des Français cette année, deux artistes qui ont chacun eu, comme on l’a dit plus haut, un gros succès bouyon : Theodora et 630G.
Le plus Skyblog : Brownelims feat. Keza – « Hennessy »
Une fois que l’on a le template du bouyon bien en tête, la formule devient familière et ce qui change, ce sont les idiosyncrasies de chaque interprète : la personnalité, le style, les références invoquées. Avec Brownelims, on sent que le titre est fait maison. Il n’a pas les finitions impeccables de morceaux produits au sommet de l’industrie, et justement c’est ça qui le rend attachant. Ce trait cousu main va parfaitement avec l’esthétique skyblogueuse digital collage des visuels de Brownelims.
Le vainqueur à l’applaudimètre : DenDen – « Padtal »
Un des meilleurs gimmicks du bouyon est l’appel à applaudissements. Ce n’est pas présent dans tous les morceaux, mais quand il y en a, cela crée des moments d’union très chouettes dans le club, et ça permet de distinguer ceux qui connaissent le track (et qui tapent des mains) de ceux qui ne le connaissent pas. Le producteur Natoxie se sert à merveille de ce type de micro-événement dans « Applaudissement », sur un sample du thème du collège Kadic où étudient les héros du dessin animé Code Lyoko. Denden nous encourage aussi à taper des mains avec « Padtal » et sa topline guillerette, et aussi avec « Clap Clap », qui est à peu de chose près le même morceau.
Le plus gourmand : TH – « Uber Eats »
C’est très bien de hurler des choses macabres, de dire que tu veux ouvrir en deux le sternum de ton ennemi et d’être une sorte de E-croque-mitaine, mais c’est pas suffisant si l’on veut s’installer durablement et gagner sa vie dans le rap. Il faut aussi des sons qui plaisent aux gens en dehors des cercles sombres, des sons qui peuvent passer en radio, des sons qui peuvent faire kiffer des gens qui n’écoutent pas de rap habituellement mais pour qui ça, ça va. Quand il veut faire ce type de son, TH sort donc une sorte de bouyon retravaillé, qui ressemble presque à de la musique électronique, tout en conservant des heurts instrumentaux propres au genre. Les meilleurs exemples sont « Le Terrain » canonisé à l’été 2024, ou « Uber Eats » dans sa mixtape Algorithme.
Le plus flirt d’été : Maylie – « BIJOU BIJOU »
Une partie de la scène bouyon produit en métropole est composée d’artistes comme Maylie – que vous aurez peut-être aperçue plus haut dans le clip de Darling Chouchou – qui ont une discographie encore maigre et dont on sent que le projet est en développement. D’ailleurs « BIJOU BIJOU » est son seul morceau à ce jour. Le clip est fait maison, la prod aussi, l’entreprise Maylie est très certainement une opération de potes en cercle fermé. Et pourtant son titre est suffisamment catchy pour jouir de la replay value infinie propre aux singles bouyon. Systématiquement courts, deux minutes trente secondes maximum, ils nous ouvrent l’appétit sans jamais complètement nous rassasier. Du coup, on les joue deux fois, trois fois, quatre fois, et leur compteur augmente naturellement.
Miimii KDS – « Sé Miimii » (prod. DJ Skycee)
L’une des forces du bouyon est qu’il touche dans le même temps les sphères niches et branchées de la critique musicale, comme les terrains très exposés. On peut donc écouter Miimii KDS (Ki Dead Sa) dans le Planète Rap de Meryl, qui l’a ensuite invitée en featuring sur « Castries », comme lire une critique de « Sé Miimii » sur Pitchfork par Alphonse Pierre. Là aussi on voit les possibilités internationales du bouyon, qui peut toucher un public états-unien exposé à la culture des sound systems et des block parties. « Sé Miimii » fait partie du versant « nasty business » du bouyon, où les textes sont bien plus directs. Dans le « nasty business » on parle de sexualité sans faire de métaphore et donc sans se soucier d’être censuré sur les radios, car à l’ère des plateformes d’écoute, on peut se dispenser de leur aval.
Le plus réchauffé : Phantöm – « BBL »
Quand quelque chose marche bien en France, on a fâcheusement tendance à l’épuiser jusqu’au dégoût. J’ai bien cru que ce « BBL » sonnait la fin de la récré du bouyon, tout simplement car un son qui fait un clin d’œil très appuyé à « Kongolese Sous BBL » sans changer beaucoup de choses à la formule indiquait peut-être la fin du cycle. Si en plus de reprendre la même prod à peu de chose près, on ne fait plus l’effort d’amener des nouvelles paroles, alors il est peut-être temps de s’arrêter. Puis, il s’est passé un truc, je ne sais pas trop pourquoi. Le bouyon a fait son effet et maintenant j’adore ce titre presque autant que je déteste son clip de cool kids à la Walk In Paris qui savent très bien qu’ils s’habillent bien.
Le plus protégé : Dayarga – « Capote »
Le bouyon a donné à des artistes encore confidentiels un supplément de notoriété, et je crois que personne n’a aussi bien su s’en tirer que Dayarga, rappeur en gestation en Île-de-France depuis 2022, dont nous parlait récemment Loïc et qui guettait impatiemment l’occasion de passer à l’étape d’après. Là où il est fort, c’est qu’il apporte sa manière de poser, avec des répétitions abusives et une élongation des dernières syllabes, ce qui rend son style reconnaissable et le sort de la masse. Aussi, il n’est pas tombé dans l’écueil de ne refaire que des morceaux bouyon après le succès de celui-ci (qui a plus d’un demi-million d’écoutes sur YouTube), comme l’ont fait les opportunistes de la jersey drill en 2022. Enfin, son clip m’a beaucoup fait penser aux vidéos que regardait mon daron zaïrois, comme « Loi » de Koffi Olomide ou « Éternellement » de Quartier Latin. Le vêtement classe en peau de fauve, le grain un peu tabassé de l’image, et bien sûr, les drapeaux congolais.
Le plus nostalgique : LESTEF KJF BOYZ, DJ Lucshiy – « NO COME BACK (WATCHA SAY) »
LESTEF KJF est guadeloupéen, chante en trois langues (créole, anglais, français) et avec DJ Lucshiy expérimente une forme de bouyon porté par des samples de tubes de pop, comme ici avec cet échantillon du « Hide and Seek » d’Imogen Heap. Depuis, ils ont sorti un autre bouyon samplé (TAKE UR TIME) avec des miettes du « Hung Up » de Madonna pitché à l’extrême. Dans le genre bouyon allié aux samples, il faut évidemment citer le travail des Boutcha Bwa qui peuvent aussi bien dégeler Las Ketchup que Sheck Wes ou Mozart dans leurs tracks.
Le plus relaxé : Maureen – « Automatic »
S’il est très souvent nerveux et taillé pour le peak time d’une soirée, le bouyon peut se montrer plus tranquille, et devenir une rythmique relaxante, qui nous tapote tranquillement les oreilles. Dans ce cas, il est souvent aidé par des nappes ralenties de synthés. C’est ce que fait Maureen sur « Automatic ». Un autre très bon titre dans ce genre est « Anlè Mwen » de Ricky Bishop.
Ascendant Vierge – « Lotus Noir » (Boutcha Bwa Remix)
Je ne l’ai pas précisé jusqu’ici, mais le bouyon tourne la plupart du temps a 160 BPM, ce qui veut dire que l’on n’a pas besoin d’être un as du deejaying ou de la production pour le rapprocher d’autres cadences rapides. Je ne serais donc pas surpris si à l’avenir des mélanges avec la jungle, la drum’n’bass, la trance, ou à l’inverse des genres syncopés à 80 BPM comme le reggaeton, se démocratisent. Ce remix par Boutcha Bwa d’un titre gabber-lyrique d’Ascendant Vierge, sûrement facilité par le fait que les deux duos sont représentés par le booker AMS, est un exemple de ce que ces combinaisons pourraient donner.