Je suis pour la semaine en résidence. Des journées au format 10-18 où j’enfile ma casquette de musicien aguerri pour accompagner une autre artiste (ici une danseuse en l’occurrence) et au terme desquelles je n’ai évidemment pas la foi d’en écouter (de la musique). Je joue, j’écoute, je propose et commente, avec professionnalisme et bonhomie, vous me connaissez, pour un projet qui m’intéresse mais pour lequel je suis « au service de ». Cette situation, pas vraiment inédite mais qui n’arrive pas non plus tous les mois, est particulière en ce que le plaisir de musiquer y est secondaire. Ce n’est pas très fréquent mais dans cette configuration, mon inconscient musiquant peut alors se trouver pris dans des glissements libérateurs : quand vient la nuit, des rencontres inédites s’amorcent alors ; des fictions sonores à peine étranges, du domaine du possible mais irréalisées, se dessinent.
J’aime à garder ces rares singularités oniriques à l’état de chimère – vous en parler, les décrire, c’est déjà leur soustraire un peu de leur magie. Aucun besoin de chercher à (re)faire dans le monde « réel » ce que j’ai déjà forgé dans celui du rêve ; si une correspondance existe, à travers les dimensions et entre les items, je préfère l’ignorer également. Ce musiquer fantasmatique, cette musique in-concrète, dans lequel l’objet ne peut-être entièrement actualisé mais flotte dans un semi-état, me fascine. Vibration de l’air ou onde cérébrale, quelque chose se propage dans cette matérialité du rêvé, qui n’est pas sans fondements ; la limite entre l’interne et le dehors s’étiole, l’écoute se déporte, se fait moins démiurgique et plus mystérieuse, revigorante.
Pour vous poser la morphologie de mes rêves musicaux, prenons l’exemple d’une expérience dont la description a longtemps zoné dans mon téléphone. Il s’agit d’une descente réalisée à une vitesse démentielle en haute-montagne – dans les Alpes, dans un décor prenant pour modèle les alentours de Montgenèvre, où je me rendais en vacances avec mes parents. Déjà, il y a cette synesthésie élémentaire : le vert de la végétation alpine, la pureté de l’air, la luminosité, tout cela « sonne » pour moi sans que je puisse vraiment l’expliquer. Cela est vrai hors du rêve, mais la force de cette sensation se trouve ici décuplée. Mes jambes s’emballent, la fluidité de ma course me donne la sensation de survoler la pente ; je crie à gorge déployée et sans entraves, comme un chanteur de screamo, une poésie de ma composition avec une fluidité déconcertante, sur une instrumentation synthétique et aqueuse, une sorte de hardcore post-digital et plein de chlorophylle.
J’ai hésité un temps à donner vie à la BO de ce songe, mais je savais qu’il s’évaporerait immédiatement. J’ai fait le bon choix, je le sais, car cette musique jamais entendue (en tout cas pas avec mes oreilles) est encore avec moi, intacte il me semble, plusieurs années après.
Mais j’avoue que le rêve d’il y a quelques jours m’a fait vaciller dans mes certitudes. Dans celui-ci, un girl band de filles afro-descendantes, que j’identifie comme originaires du Sud des États-Unis, joue une musique inédite à mes oreilles : divine par son absence totale d’aspérités, elle est une fusion parfaite entre la musique folk du dit pays et le R&B adolescent et extrêmement sucré de la décennie 2010 – le pays ne change pas. Elle est chargée d’harmonies vocales s’empilant comme un feuilleté et d’arpèges de guitare fluide (je pense à Peggy Seeger, à Robbie Basho) ; l’attitude sereine de ces musiciennes semblent dire qu’elles ont dépassé les antagonismes racialistes posés par l’industrie musicale, et même que ceux-ci n’ont jamais existé pour elles. Ici encore, quelque chose coule de source ; encore, cette sensation de limpidité et de souplesse, de complétude, de volupté.
Quel est la part de l’affabulation, du réel, là-dedans ? Est-ce que cette musique existe pour de vrai ? Quel est son ancrage dans cette réalité ? Qu’est-ce que mon esprit a digéré et réagencé ? Comment ? Je pense directement au final de ma chanson préférée de Tweet, je sais qu’elle y est pour quelque chose mais que fondamentalement, c’est plus que cela. Je raconte à des acolytes, leur demande si ça résonne d’aucune façon, ce n’est pas le cas. Je me rends alors compte que trouver la source et l’explication n’est pas ce qui importe. Ce qui me transporte ici, c’est la possibilité même de cette musique et de tout ce qu’elle implique, de tout ce dont elle pourrait regorger. La musique est donc véritablement un cri qui vient de l’intérieur, fend la psyché et contamine notre réalité.
Puis deux jours après, second rêve. Cette fois-ci, j’assiste à la répétition du groupe de doom qu’un ami a monté il y a quelques mois (c’est pour de vrai, ça, ce groupe existe dans le monde éveillé) et dont je n’ai jamais entendu la musique. Celle qu’ils jouent dans mon sommeil m’apparaît maudite, mais pas du tout comme prévu : c’est une sorte de fusion élégante étrange entre Black Sabbath, Can et surtout The Jam – pour être plus précis une chanson très particulière The Jam, « English Rose » ; ma préférée pour sa capacité à évoquer beaucoup avec peu, aussi pour la pochette de l’album dont elle est issue, All Mod Cons, doucement inquiétante comme seul un songe peut l’être ; mais c’est une autre histoire. Saisi par la ressemblance, je veux la faire écouter aux zikos mais c’est le drame : dans mon rêve, il m’est impossible de la retrouver en ligne. C’est alors que le rêve se mange lui-même. Bloqué dans mon obstination, incapable de dépasser ce partage de références, je m’enfonce dans les tréfonds labyrinthique de mon sommeil paradoxal…
Musiques de veille et de l’inconscient diffèrent de par leur essence mais s’influencent et se prolongent. Elles sont les deux faces d’une même bande de Möbius distinctes, deux façons dont nous nous racontons le monde, et inversement. Sinon : sur Mastodon, j’ai vu certaines personnes raconter leurs rêves, les décrire avec pas mal de détails, et je trouve ça touchant et souvent très drôle ! Si jamais, la section commentaires t’est donc ouverte, musiquant·e ensommeillé·e.
Un commentaire
Un merveilleux article et d’autant plus que je suis fasciné par les rêves. J’aime les matinées imprimées du souvenir brumeux de ce qui s’est bricolé la haut, dans la nuit. Ce sont les rêves fresques que je préfère, ceux qui convoquent une foule de personnages et de situations, des anciens camarades de classe, des amis, des collègues, des stars etc.. Mais, jamais je crois n’avoir eu la chance d’en rapporter une mélodie. J’espère qu’à la lecture de cet article, mon cerveau et les forces prodigieuses qui le régissent se mettront en branle pour m’offrir, peut-être, le cadeau d’un rêve en chanson.