Kuduro et Atlantique noire : l’anthologie « Bazzerk » sortait il y a quinze ans

VARIOUS Bazzerk : African Digital Dance
Mental Groove, 2011
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Musique Journal -   Kuduro et Atlantique noire : l’anthologie « Bazzerk » sortait il y a quinze ans
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Je découvre Bazzerk : African Digital Dance un peu par accident, lorsqu’en 2022, la DJ vénézuélienne Arca mixe pour le festival Primavera Sound à Buenos Aires. Sur TikTok, je tombe sur un extrait de son set, un son me marque immédiatement. Je le shazame : il s’agit de Xtraga par Brâulio ZP. L’application me renvoie non pas vers un album de l’artiste, mais vers une compilation Soundcloud : Bazzerk : African Digital Dance. J’écoute le disque en entier. Puis une deuxième fois. Puis une troisième. Je me prends une claque. Sans parler de la cover, signée Sanghon Kim : le dessin d’une femme dont la silhouette cambrée évoque celle d’une moto, avec aux pieds et aux mains des vinyles à la place des roues. Comme une motomami avant l’heure, cet artwork mêle couleurs explosives, références électroniques et sensualité atmosphérique, annonçant des sonorités claquantes et une énergie fulgurante. Je ne comprenais pas les voix rappées et scandées en portugais, mais l’énergie physique dépassait l’énergie linguistique. Je ressentais tout. C’est cette sensation-là qui m’a poussé à m’intéresser à ce disque, puis à ce qu’il raconte.

Sortie en juillet 2011, Bazzerk : African Digital Dance est une compilation consacrée principalement au kuduro, genre né en Angola à la fin des années 1980. Le disque est curaté par DJ Jess et DJ Crabbe, deux DJ français, et publié sur le label genevois Mental Groove Records. Très vite, la sélection dépasse son simple statut d’anthologie d’un genre : Bazzerk devient un projet de médiation, une plateforme informelle dédiée aux musiques électroniques extra-européennes. On y entend outre le kuduro, du logobi et du changa tuki : le projet documente des scènes souvent absentes des récits dominants.

Dans leurs textes de présentation, les deux DJ parlent de recherche, de curation, de volonté de montrer une génération jeune, dynamique et prolifique issue des scènes afro-diasporiques. Bazzerk se positionne comme un projet « experimental, global and upfront », refusant l’étiquette de « musiques du monde » au profit d’une lecture contemporaine, électronique et urbaine. Entre 2011 et 2018, le duo publie chez Bazzerk, devenu leur label, plusieurs various, mixtapes, beats gratuits, et organise des soirées, avant de s’éteindre progressivement. Pourtant, son héritage reste lisible aujourd’hui.

Là où Bazzerk : African Digital Dance devient réellement passionnant, c’est dans la manière dont l’anthologie raconte l’histoire du kuduro à travers sa tracklist. Le premier morceau, « O Babo » (« Le Bébé »  en français) de DJ Ketchup, par son titre métaphorique, agit comme une porte d’entrée, à la fois dans la compilation et dans l’histoire du kuduro lui-même. Le son est relativement accessible, presque commercial dans sa structure, et installe une tension immédiate entre efficacité dancefloor et ancrage local.

Avec « The Revolution » de DJ Zizisso, les choses basculent. Le titre évoque directement la guerre civile angolaise, rappelant que le kuduro est né dans un contexte de violence, de précarité et de reconstruction. Le genre apparaît alors comme une musique de survie, une réponse sonore à un quotidien fragmenté, où l’énergie devient une nécessité politique.

« 2° Round » de DJ Dú Marcel accentue cette dimension physique. Le sous-titre de ce son est « Quem Te Mandou » (« Qui t’a demandé » en français) : un bras d’honneur à la répression angolaise contre la population. Au-delà du politique, c’est le corps qui devient le véhicule de la révolution. Danser est politique. Le rythme s’intensifie, la danse devient centrale, presque épuisante. Le kuduro s’y affirme comme une musique du corps, de l’endurance, un espace où la performance physique dialogue avec la dureté du réel. Ici, si le public ne suit pas la danse, le morceau échoue – règle fondamentale du genre, rappelé par le texte présent sur la page Bandcamp de l’anthologie : « If you can’t make the audience follow your dancing, you’ve failed ».

« Xtraga » (« Butin » en français) de Brâulio ZP, le morceau par lequel je suis entré dans Bazzerk, agit comme un point de convergence. Rap kuduro tendu, il traverse les frontières sans traduction. Sur Amazon, dans les commentaires pour acheter le disque, quelqu’un i écrit : « I love it because it’s fast, has techno qualities, and I don’t have to worry about lyrics ». Cette écoute dépolitisée, purement énergétique, purement pour le work out, est précisément celle qui permet à ces morceaux de circuler massivement, notamment sur les réseaux sociaux. C’est par elle que j’ai moi-même découvert le kuduro et son histoire. Sur TikTok, les vidéos virales de légendes du genre (comme celles de Nayo Crazy) continuent ainsi de circuler sous des commentaires tels que « Dunno what she’s saying but I know she’s spitting » (https://vm.tiktok.com/ZNRPb3txA/).

Pourtant, le son d’outro de la compilation, « Mo Choro » (« Je Pleure » en français) interprété par DJ Patrick avec Black Power, clôt la séquence kuduro sur une note collective et lyrique. La danse, la voix et le rythme s’y répondent, affirmant le kuduro comme mouvement vivant, diasporique et profondément contemporain. En miroir symbolique avec l’intro, ce morceau rappelle la souffrance dans laquelle ce genre est né. Bien que l’énergie demeure entraînante, l’histoire, elle, reste figée.

À travers ces morceaux se dessine une histoire du kuduro : né en Angola de la rencontre entre musiques électroniques européennes et américaines et traditions locales, il s’est enrichi par le rap angolais, puis transformé par sa circulation globale dans la diaspora. Cette histoire ne s’arrête pas à l’Afrique. Elle s’inscrit dans des circulations atlantiques plus larges.

Je n’ai pas vraiment découvert le kuduro avec Bazzerk. En réalité, sa sonorité m’était déjà familière. Enfant, aux Antilles, dans la cour de récréation ou lors des anniversaires un morceau revenait inlassablement dans les playlists : « Tchiriri » de Costuleta. À l’époque, je ne me posais aucune question sur l’origine de ce son. Il était simplement là, immédiatement dansant, immédiatement partageable. Ce n’est qu’en écoutant plus tard du kuduro de manière plus consciente, que le lien s’est imposé : Tchiriri est l’un des morceaux de kuduro les plus connus en Europe – voire dans le monde. Un tube transnational, détaché de son contexte, mais qui a pourtant bercé et fait danser mon enfance. Ce pont involontaire entre l’Angola et les Antilles n’est d’ailleurs pas un cas isolé. À l’écoute de certains morceaux de kuduro, impossible de ne pas penser à la kizomba angolaise — et par extension au zouk antillais. Les parentés rythmiques et mélodiques sont frappantes. Le zouk, popularisé en France par le groupe Kassav’, a participé à familiariser le public français avec des sonorités issues de l’espace afro-diasporique. Au-delà d’une circulation dans l’Atlantique Noire, ces circulations postcoloniales – de l’Afrique aux Antilles, puis vers l’Europe – ont préparé un terrain d’écoute sur lequel le kuduro a pu, à son tour, être reçu.

La fin de Bazzerk : African Digital Dance explicite d’ailleurs cette logique d’élargissement et d’ouverture. Les derniers morceaux de la compilation déplacent le centre de gravité du kuduro vers d’autres sonorités afro-diasporiques, intégrant des morceaux plus électroniques et des références déjà identifiées par le public français au début des années 2010. Le morceau « Instru Coupé Décalé » des Lyonnais de Zaza Twins, malgré son titre, s’inscrit ainsi davantage dans l’esthétique du logobi que dans celle du coupé-décalé ivoirien. Loin de brouiller les pistes, Bazzerk documente ici des circulations mondiales distinctes – au point de consacrer par la suite une mini anthologie entière à cette scène spécifiquement issue des banlieues françaises. Magic System, Logobi GT : ces références marquent un moment où certaines musiques africaines deviennent visibles, mais aussi transformées par leur succès européen. Comme la plupart des Antillais voient La Compagnie Créole comme un cliché de la musique antillaise, une amie malienne me disait que Magic System, à force de popularité en Europe, avait fini par devenir une « musique de Blancs ». Ce n’est pas une trahison, mais un glissement de contexte, où une musique ancrée se lisse, et perd une partie de sa charge politique.

C’est dans cet entre-deux que se situe Bazzerk. Le projet ne prétend pas résoudre les tensions liées à la médiation occidentale des musiques africaines, mais il les rend visibles. Il propose une alternative aux catégories figées des « musiques du monde »  – qui souvent ne s’intéressent pas aux genres électroniques – , en montrant des contre-cultures vivantes, urbaines et connectées.

Réécouter Bazzerk aujourd’hui, alors que l’amapiano, le shatta, le bouyon ou l’ivoire techno rencontrent un succès croissant en France, permet de remettre ces musiques en perspective. Derrière les hybridations actuelles avec la techno se cachent des histoires complexes de circulation, de médiation et parfois de whitewashing. Bazzerk n’est pas un disque parfait, ni un projet exempt de contradictions : en rendant ces musiques visibles, il participe aussi, par moments, à leur décontextualisation au profit d’un public européen. Pour autant, ce serait une erreur de figer le projet dans une seule lecture. En 2022, Jess avait ainsi consacré une série d’épisodes sur Rinse FM à l’amapiano, en invitant directement des artistes sud-africains à s’exprimer sur leurs pratiques et leurs scènes locales. Dans la continuité, il lançait également le label PSSNGR qui s’intéresse particulièrement à l’amapiano et au umbhoqo, affirmant donc une volonté de transmission plus directe et collaborative. C’est peut-être là que réside l’enjeu central de Bazzerk. Moins comme un objet figé que comme un point de passage, c’est une archive d’un moment dans le temps, une invitation à écouter autrement, et à essayer de comprendre les musiques — et l’histoire des pays d’où elles viennent — avant qu’elles ne soient totalement absorbées par les circuits commerciaux.

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