huitballe, prolétaire musique ?

huitballe diagonale sound system
2026
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Musique Journal -   huitballe, prolétaire musique ?
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« vraie prolétaire musique » : bien qu’un peu ambigu (on y reviendra), ce commentaire posté sous la vidéo de « DIAGONALE SOUND SYSTEM » par huitballe capte plutôt justement la sensation que procure ce morceau, à savoir un ethos de la galère urbano-rurale et périphérique. Tout comme l’œuvre qu’il illustre, ce clip embrumé (qui me fait un peu penser à celui de « VACARME » de 63KLUF visuellement mais n’a pas grand chose à voir niveau ambiance générale) parle d’une multitude d’endroits à la fois – ce qui ne l’empêche pas de dire les choses avec justesse. Ses référents, à la fois diffus et précis, dessinent une campagne devenue générique sous les assauts d’une capitalisme annihilateur : la brume et le vide donc, mais aussi le Kangoo et la 206, la croix esseulée ou encore le combo ciré jaune / chapka / jogging puma à large amplitude avec petit drapeau jamaïcain en bonus / sacoche de notre protagoniste. Ça peut être la Bretagne, le Puy-de-Dôme, le Cher ou le fond de la Seine-et-Marne. Je n’en sais rien. Ce que l’on perçoit, c’est cet endroit dont on a ôté toutes les possibilités de (se) situer, de ce que les ancien·nes nommaient assez justement la zone, ce vide compacté en une diagonale bien utile aux géographes un peu paresseux.

Et ce que l’on voit, on peut aussi l’entendre. Parce que je ne l’ai pas encore mentionné mais le coup de génie de ce morceau, qui est aussi la première raison qui m’a amené a un peu creuser cette histoire, c’est de venir rapper sur une grosse prod de dub estampillée soundsystem (bravo Skank Mane), bien dans les canons du genre. Là-dessus, le rappeur coule sans exotisme, parsème ses anecdotes décrivant un quotidien un peu duraille aux entournures, le manque de perspective et d’argent, des souvenirs et plein de petites choses très imagées qui devraient parler à quelques un·es de mes contemporain·es – par exemple :

Faut l’salon où les canapés touchent aucun mur
La cuisine où tu fais cinq placards avant d’trouver la porte du frigo
J’fais dеs plans sur la comète quand j’gratte un astro
En sous-marin, pour pas justifier à la CAF, j’brassе trop

Ces oublié·es des champs, huitballe ne les pose pas dans un antagonisme avec celleux des villes ; ce qu’il semble chercher c’est plutôt une convergence, la mise en lumière du partage des conditions par-delà la particularité des expériences. La vie d’une personne racisée à Tremblay-en-France peut-être d’une dureté inconcevable, malheureusement romanesque, mais elle a bien sur ses joies aussi ; il en est de même pour l’enfant d’un·e agriculteur·ice de la Vienne, blanc·he (ou non d’ailleurs), comptant les jours dans un village peu peuplé. Les violences, dans leurs incarnations infinies, diffèrent mais sont toutes la marque d’une domination : elles tombent, du haut vers le bas, oppriment et empêchent. Ce sont elles qui nous unissent en une classe hétéroclite et bigarrée :

Ton pare-balles te sauv’ra pas des douilles de l’Etat
On passe notre vie à suer dans des entrepôts comme des bougs de Detroit, kseu

LA DIAGONALE N’EST PAS À VENDRE creuse la même veine : simplicité et réappropriation de la précarité sans misérabilisme, le tout porté par des instrus réduites et suaves – pas mal de prod’ de de Skank Mane, déjà responsable de « DIAGONALE SOUND SYSTEM ». On ne cherche pas ici un futur inouï mais plutôt un bon deal avec le réel, dans une tentative de refaire le match du rap conscient par un autre bout. Je ne sais pas trop ce que je pense de cet EP pour être honnête, je crois que son côté à l’ancienne me cringe et me trouble un peu, je doute mais je crois que c’est une bonne chose. Je n’arrive pas à croire entièrement huitballe à certains moments. Non pas que je m’interroge sur la véracité de ce qu’il raconte, mais il s’agit plutôt de la marque de quelque chose de plus profond : je doute toujours des chansonnier·es, qu’iels vendent du rêve ou du cauchemar.

Ce rappeur relativement inconnu (si l’on s’en tient aux statistiques des plateformes) ravive en tout cas des choses en moi que je n’avais pas senti depuis l’adolescence, notamment la sensation d’une marginalité sublime, belle et dure sans être défaitiste, mais aussi d’une conscience de classe. le refrain de « A.R.E » dit ça simplement :

faut que je m’aère, que je profite de mon temps
tant que chaque mois sur le compte y’a le montant de l’A.R.E

Mais revenons à ce commentaire inaugural. En mettant de côté la construction stylistique très actuelle de la formule, en la décontextualisant, en la détournant même, il nous est possible de nous poser la question de la prolétarité de cette musique, ou plutôt la question du pourquoi de ce qualificatif.

Car huitballe n’est assurément pas plus prolétaire (façon de parler : la gradation n’ayant ici aucun sens) que ses homologues du rap jeu ; toustes sont conscient·es de ce qui les entoure. Cependant, là où celleux-ci actent cette condition comme quelque chose de surmonté et plus ou moins révolu, lui la performe au présent, avec un aplomb analogue. Il n’est pas un transfuge voguant aventureusement entre les mondes et ne semble pas vouloir le devenir plus que cela – en tout cas pas tout seul.

Et encore une fois : pour lui comme pour les autres, la réalité des faits énoncés et leur adéquation avec un vécu m’importe en fait assez peu. Ce qui compte, c’est comme toujours l’attitude. Cette façon d’être à la galère n’est pas inconnue, elle ne m’est pas inconnue non plus, mais elle me semblait comme en sourdine, ensevelie sous des montagnes fantasmagoriques de billets violets. Et je crois que cela me fait du bien de la retrouver de manière un peu impromptue.

ps : sinon hier est sorti le clip de « BANQUE DE FRANCE FREESTYLE » du rappeur, sombre et cru dans son intégralité. C’est un peu la version evil twin de « DIAGONALE SOUND SYSTEM », un savant mélange des Rougon-Macquart et de Mobb Deep, juste parfait pour conclure !

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