On peut se méfier de soi-même quand on sent avec évidence qu’une chose va nous plaire. C’est d’autant plus trouble, et pas moins questionnant, quand il semble que la prophétie autoréalisatrice n’a eu besoin que de quelques instants pour s’échafauder et devenir opérante. Ou peut-être qu’il faut simplement se faire à l’idée que notre corps est situé toujours un peu en avance dans le temps par rapport à notre conscience ? Que la sensation précède de quelques minutes sa reconnaissance ?
Samedi 14 février par exemple, lorsqu’un courant d’air circule dans l’auditorium de la Maison de la radio, que j’aperçois en face de moi la silhouette de Raven Chacon, dans le cadre lumineux de la porte des coulisses et que j’entends le bruit de ses pas, je comprends qu’un rendez-vous avec mes sens a commencé. C’est la fin de la deuxième journée de Présences éléctroniques 2026. Après une promenade étirée pour le moins exotique dans le 16ème arrondissement, je me suis glissé dans la salle de concert en dernière minute, seul et sans place achetée à l’avance. J’ignore tout du programme et des artistes présents. Je viens pour commettre un larcin auditif. On annonce que le parterre est plein, pour la première partie, dont je retiens surtout les enregistrements d’animaux subaquatiques de Jana Winderen, je suis assis dans un box à l’étage. Depuis le balcon, maintenu contre la rembarde par des cloisons étouffantes, j’aperçois en dessous quelques places vacantes. A l’entracte, je me faufile dans le parterre et m’installe à l’extrémité droite du premier rang. Lorsque les lumières s’éteignent, un vigile se pose à un mètre de moi, sur la toute dernière place. Perila ouvre la seconde partie avec “Ash”, ça me glisse dessus dans un oubli instantané.
Depuis la porte qu’il ouvre, jusqu’à la table où il va jouer pour clôturer la soirée, Raven Chacon, artiste diné (autonyme des Navajos) qui travaille autant la musique de chambre que l’interprétation bruitiste, a une cinquantaine de mètres à traverser. Ses talonnettes, qui terminent en pointe sa figure massive toute de noir vêtue, claquent contre l’immense parquet de la scène. Après cette percussion inaugurale, après avoir jeté, comme si de rien n’était, cette première sonde acoustique dans le creux de l’auditorium, il commence à manipuler les boutons et je crois sentir une moto qui fait des ruptures dans mon dos. Sans odeur d’essence qui brûle, de métal qui chauffe ou de caoutchouc qui fond mais avec l’intense sensation d’être placé à un point d’écoute privilégié dont mes limites humaines m’ont toujours tenu à distance : j’ai été coulé dans un sarcophage de bitume et de là, absorbé dans ma contemplation d’asphalte, j’écoute le moteur cracher tout contre moi. Les saccades sourdes déclenchent une réaction allergique chez le vigile. Il éternue et un sourire me vient : je ne vais pas être obligé de discriminer parmi mes sensations. C’est l’un de ces moments privilégiés où chaque chose rencontrée est amicale, où le moindre son, qu’importe sa source (la sphère ORL de mon voisin notamment) me fait crépiter de plaisir. La pulsation arythmique y va très fort, on installe en moi un pacemaker survolté. Déraillement des sensations : le son n’est plus un signe reconnaissable qui permet de s’orienter convenablement dans le monde, il est une métamorphose des matières quotidiennes, il acte leur translation incessante.
Je commence enfin, pour la première fois de cette soirée, à me sentir moins comme un audiophile mondain que comme une pelote vibratoire qu’on ballotte en tout sens. L’allergie sonore du vigile ne s’arrête pas, il porte constamment sa main gauche à son nez, le mouvement de sa parka ample se fait dans un froissement délicieux. Matières quotidiennes et fusion intime : ce qui sort de l’acousmonium (orchestre pour haut-parleur créé il y a cinquante deux ans par le Groupe des recherches musicales, organisateur du festival éléctroacoustique Présences éléctronique) et que j’entends, qui évolue malléable entre les doigts de Chacon, ce sont des appareils électroménagers qui vibrent, qui s’autonomisent. Les chocs du tambour d’un lave-linge, le circuit d’eau bruissant d’un radiateur : ce bruit de fond des jours, mal-aimé et camouflé, mais qui n’est rien de moins que l’activité rythmique parallèle aux battements du coeur, son prolongement dans les objets proches qui sont notre seconde couche organique. Mais où suis-je dans cette buanderie, qui suis-je dans cette cuisine, dans ce chamboule-tout des moteurs domestiques ? Peut-être une souris ou un cafard logé dans le renfoncement d’un placo pourri. Mon écoute n’est plus humaine. Je suis tout petit ou les machines sont très grandes, ou mes canaux de réception auditifs n’ont plus la même morphologie. Si j’entends des machines de l’intime, il s’agit sans doute, comme je l’apprends plus tard, d’un field-recording de grands espaces distordu avec poigne, un des matériaux de travail favoris de Raven Chacon. Qu’importe, cette musique est multiple, évocatrice à l’infini mais aussi strictement elle-même. Le vigile détraqué fait tomber son téléphone par terre. Un son très fort occupe mon environnement immédiat mais je ne lui reconnais aucune fonction, si ce n’est de me transformer en membrane tressaillante qui saisit, un peu plus précisément que d’habitude, ce qu’est le poids d’un portable et quelle est la résistance au choc de ses composants.
Je ne sais plus comment tout cela évolue exactement mais, sur le moment, le découpage de mes sensations est très net. Chaque seconde prend une place colossale.
Je refais surface quelque part dans un train entre deux siestes, la tête soutenue par la vitre, l’oreille collée en ventouse contre la paroi de verre qui filtre le bruit de cisaille de l’espace parcouru par le frottement des roues ferroviaires sur le rail. Ou je suis très proche du ballast, allongé dans une cavité du wagon, façon film d’action dénervé où le héros se met dans des situations impossibles uniquement par plaisir acoustique. Ou encore, je suis une chose sans nom qui s’est nichée à l’intérieur de la machine serpentante. En tout cas, que mon imagination s’expande lestement ou que, statique sur mon fauteuil, mes sens me scotchent à un nirvana sans référentiel, j’adore cette position par rapport à laquelle la musique ne fait habituellement que diversion. C’est moins la chance d’être humainement compris ou diverti que celle d’être autre chose, de croire que mon corps n’est pas tant que ça déterminé à rester un corps humain avec toutes ses frontières perceptives, alourdi de son placement orgueilleux dans une concorde temps-espace, isolé de ce qu’il cotoie.
Lorsque la noise atteint son acmé abrasive, j’abandonne toute spéculation ontologique et constate simplement que je suis inondé de frissons. Ça perce, ça décape ; l’impression d’être un voile de papier tendu face à un couloir venteux. Une mélodie quelque part ; elle se laisse à peine deviner pour mieux disparaître, de quoi entrevoir une ouverture lyrique, une résolution mélodramatique. Mais trop succincte pour qu’on y adhère, qu’on s’y répande, suffisamment évanescente pour qu’on la contemple, qu’on la médite, à son tour, comme une nuance vibratoire. Raven Chacon poursuit ses translations et intègre une clochette dans ses boucles sonores. Elle a d’abord tinté, minuscule et tranquille, à côté des sons machiniques. La pièce s’arrête net.
Ce qui m’a peut-être le plus marqué c’est que, hors du fétichisme de la salle de concert, cette écoute ultrasensible s’est diffusée sur une trentaine de minutes lors de mon trajet de retour en métro. Inconcevable alors de se brancher aux écouteurs : je suis trop occupé à écouter ce qui me borde à chaque instant. Quasi immobile, à part quelques coups d’oeils et mes enjambées ; souple mais chérissant ma stase. C’est comme si mes oreilles recouvraient toute ma surface corporelle : je suis en entier contenu dans l’exercice de mon ouïe. Aspiré dans un conduit féerique j’ai l’impression de surfer sur les courants d’air qui circulent dans les allées demi-cylindriques du métro. Je m’enjaille des appels et des échos en looping, des effets de résonances uniques à ce dispositif insensé de soupirails. Je glisse en périphérie des voix qui chuintent, les bouches généreuses s’ouvrent comme des vannes de gaz euphorisant. La série de seuils et de sas que j’emprunte, ses aspirations vers un vide soudainement rempli, m’électrise.
Assis dans une rame, je m’aimante à un groupe qui part en fou-rire dans mon dos. Chacune y va de sa percussion à soi, avec ses intervalles et ses tonalités idiosyncrasiques. Les contre-temps sont formidablement organiques, ça se relance dans une étonnante proximité, ça jaillit sans préméditation, ça rebondit dans la caisse métallique tubulaire de la rame. Sidérant. Dans le même temps, le cahotement du métro masse mes tympans : les grincements ne m’ont jamais semblé aussi nécessaires, les frictions aussi saines. Je suis ensseré par le véhicule, uni à ses contractions et à ses relâchements. Décollement extatique où tout n’est que compassion : je ne peux plus distinguer parmi mes micros-variations d’humeur et les vibrations que je reçois dans mon dos et mes pieds. Assis à ma gauche, un couple dans la soixantaine. La voix étouffée de l’homme me retient. J’apprécie la discrétion penchée qui module son instrument buccal à une cinquantaine de centimètres de moi.
Plus loin sur la ligne 2 un type passe avec sa guitare et son ampli. Il lâche des onomatopées ultra-aiguës, on dirait une casserole qui crisse en se frottant aux brûleurs à gaz. Il teste l’atmosphère en lançant ses saillies avant de s’installer à l’endroit adéquat. Je l’écoute d’abord à un demi-wagon de distance puis, ce que je devine me plaisant, je me rapproche contre lui. Ce n’est toujours pas complètement audible. Il réinterprète des tubes, dont « Stand By Me », comme s’il veillait à les contenir dans une bulle invisible. Sa voix superbe tend à l’extinction, sa guitare soupire à part en vaguelettes mousseuses. Il se confine en public, il amortit sa virtuosité, il s’emmitoufle des morceaux comme d’un manteau dont on offre à chacun le plaisir des couleurs chatoyantes tout en conservant jalousement contre sa peau la chaleur qu’il procure. Je descends à Jaurès pour prendre la ligne 5. Tout d’un coup je n’entends plus aussi bien.