Le grime savait-il qu’il cachait un cœur si moelleux ?

Frank Medley, Lioness & Queenie scars
2025
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Musique Journal -   Le grime savait-il qu’il cachait un cœur si moelleux ?
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La chaîne youtube Frank Medley met en oeuvre de manière systématique un procédé qui, même s’il est simple et (presque) aussi vieux qu’internet, n’en demeure pas moins terriblement efficace : le réarrangement aural. Cette technique consiste à plus ou moins dé-contextualiser un objet enregistré pour en faire varier le sens. Sur sa chaîne, ce très cher Frank transfigure donc des vidéos de freestyles grime, à l’ancienne et très ruff, en venant remplacer les instrus d’origine, usuellement diffusée par un téléphone tout rincé, par un écrin soulful et relax, à l’américaine, sans que l’essence toute caribéo-brittone ne se dissolve jamais vraiment.

La formule est simple et marche terrible. La rencontre entre l’esthétique très amateur des vidéos, la hargne plus ou moins bon délire d’acteur·ices devenu·es légendaires – Skepta et JME, Devlin, Novelist, Dogz ou Wiley, pour n’en citer que quelques uns – et ces écrins cotonneux jusqu’à la menace tient de l’alchimie. Le hashtag #mellowgrime, présent sous toutes les vidéos nous rappelle que celui qui triture ici, aussi talentueux soit-il, ne sort pas l’idée de nulle part et s’inscrit dans la droite ligne d’un sous-genre dont le nom laisse peu de place au mystère, apparu il y a une dizaine d’années sous l’impulsion d’un natif de Newham, KwolleM.

Une vidéo, qui est par ailleurs l’un des premiers reworks de la chaîne, m’a complètement rendu addict ; c’est aussi la seule ne faisant intervenir que des filles, tout aussi fâchées (voir plus) que leurs homologues masculins. Dans celle-ci, Lioness et Queenie, deux femcees carrément solides, s’exercent au bout de l’allée de la résidence alors que la nuit tombe, saucées par leur ENTOURAGE (intonation de Michael Scott) et plus sapées pour l’entraînement que pour le spectacle – même si cela fait justement partie du spectacle, bref.

Elles crachent le venin sans se retenir, découpent et font exploser les syllabes dans la gueule comme des grenades. Sur sa première line Lioness est terrifiante, j’ai toujours l’impression qu’elle va sortir de l’écran pour venir me démolir ; avec Queenie bien rusée et appliquée elles font un duo super complémentaire et imprenable.

Et Frank use ici à nouveau de sa magie a posteriori pour sublimer leur flow. C’est d’autant plus frappant lorsque l’on visionne la vidéo originale de 2018, où l’instru, basiquement grime, ne nous donne pas du tout le même feeling – les points d’appuis, les respirations, l’élans et les rebonds se trouvent transformés, remaniées. La froideur de la verve elle-même se trouve décalée, distendue ; un peu moins enserré·es dans les flots de caisses claires synthétiques, on flotte et se réchauffe un peu entre les couches de cuivres. Pourtant, les filles nous cartonnent toujours autant.

L’illusion est stupéfiante justement parce que je peux en saisir toutes les ficelles, ce qui n’en fait donc plus une illusion justement mais plutôt un miracle minuscule. Je crois que c’est cet écart entre l’originale et son réarrangement partiel, inconsciemment présent dans mon oreille à chaque écoute qui me fascine. D’autres se sont essayé à la transformation à partir de cette même vidéo mais d’une manière moins heureuse, notamment un certain wilfried dont la chaîne met en lumière le caractère réifié et magique de la vidéo du freestyle grime (on en retrouve pas mal que Frank Medley utilise aussi), amulette dont la force semble être intarissable, que l’on invoque afin de se l’approprier mais qui transperce finalement toutes les altérations.

J’ose pour finir vous souhaiter un bon bout d’an, on se dit à l’an que vèn !

2 commentaires

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