Je ne comprends pas vraiment en quoi consiste le travail de Nigel Godrich sur ces deux albums que j’adore

Paul McCartney Chaos And Creation In The Backyard
Parlophone, 2005
Air Talkie Walkie
Source, 2004
The Divine Comedy Regeneration
Parlophone, 2001
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Le sujet du jour a tellement été traité qu’il ne me prémunira pas d’enfoncer un certain nombre de portes – de la chatière au portail motorisé. Je m’en excuse d’avance. Point de disques perdus ni d’artistes niche, les inconnues – comme on parlerait d’une équation mathématique – sont ailleurs. En explorant le précipité de sensations que provoquent en moi deux albums produits par Nigel Godrich (Chaos and Creation in the Backyard (quel programme !) de Paul McCartney et Talkie Walkie d’Air), je tenterais de faire le deuil d’un lien fantasmé qui me lie à la musique.  

La question inaugurale serait celle-ci : à quoi ça sert un producteur ? Je n’ai pas besoin de me farcir des pages de littérature sur le sujet pour décréter qu’un producteur, c’est une personne qui a élu domicile dans un studio d’enregistrement et qui a pour mission de mettre l’artiste ou le groupe pour qui il bosse dans des conditions de travail optimales. Ça invite donc à une question subsidiaire. Qu’est ça fait, concrètement, un producteur ? En se prêtant au jeu des réponses à l’emporte-pièce, on peut y répondre partiellement. Ça donne son avis de manière péremptoire ? Ça fait du thé (Godrich a justement commencé sa carrière dans les studios en tant que tea-boy) ? Ça somnole sur la console de mixage ? Là où on sèche, c’est que la réponse qui est donnée d’avance, elle n’est pas vraiment satisfaisante. Ce que ça fait, eh bien, ça dépend. 

Il peut être utile d’aller voir ce qu’en dit le premier intéressé. Nigel Godrich est souvent présenté comme le sixième membre de Radiohead dans la mesure où il a produit la quasi majorité de leurs albums. Il a aussi travaillé avec Beck, Pavement ou Travis et aurait pu collaborer avec The Strokes s’il ne s’était pas fait virer de leur studio pour différends musicaux, avant de créer un groupe. En interview, Godrich le répète : son job appelle (oblige ?) à tout plein d’attentions à l’égard de ses pouliches, peut-être dans le but de rendre la contiguïté plus soutenable. Et quand il s’enorgueillit du fait qu’il faut être prêt à faire du café, des massages (ah bon ?) ou jouer au Scrabble toute la nuit pour mettre en confiance, on se demande s’il donne des exemples théoriques ou si ses soirées ressemblent vraiment à ça. Auquel cas, je me dis que dans le studio avec Air et McCartney, il a dû enchaîner les mots compte triple. La recette du succès tiendrait-elle à ça ? Un mec qui te susurre à l’oreille que tout va bien se passer, tout en remettant une larme de lait dans ton café ? C’est forcément un peu plus compliqué, et Godrich le précise lui-même : son rôle n’est pas seulement de mettre à l’aise, mais aussi de « créer un environnement propice aux accidents créatifs » whatever that means. Donc pour McCartney par exemple, lui demander d’intégrer une faute d’accord à une chanson en ayant la prescience que cela en fera le sel. On reste finalement dans une forme d’ambiguïté, donc de status-quo et l’image que je me fais du producteur, quelque part entre le happinessmanager, le gourou ou le psychanalyste ne me lâche pas d’un pouce, et cela ne nous avance en rien. 

Quand on est en position d’écoute, il y a dans tous les cas un angle mort, quelque chose qui résiste à la factualité jusqu’à ce qu’une monographie, ou une interview-fleuve vienne lever le voile sur tous les secrets de fabrication de notre disque préféré. Sauf que ni moi, ni personne, n’a véritablement besoin d’apprendre quoi que ce soit sur un album pour être renversé par celui-ci. À vrai dire, ç’aurait plutôt tendance à provoquer l’effet inverse, c’est-à-dire nous couper du branchement sensible qui nous lie à celui-ci, à la fois étrangement douillet mais qui se porte bien mieux, loin de toute tentative de rationalisation. Mais dès lors qu’on souhaite sortir de la tautologie et que l’on tente péniblement de retracer le fil de son appréciation, donc de son goût, donc de son individualité dans une démarche absolument autocentrée, comment réussir à trouver le dénominateur commun de notre appétence pour quelques objets chapeautés par un producteur, sans que rien du son qu’il a tracé n’aie pour nous une forme d’évidence au long cours ? 

Pourquoi lorsque je lance Talkie Walkie, là où je me fiche plutôt de la musique vitrifiée et machinique des deux Versaillais, je me répands en sueur dès les premiers accords de piano plaqués de « Venus » ? Quel est ce phénomène carnassier qui me consume à mesure que je me sens obligée de relancer ce disque tous les jours depuis plusieurs mois ? C’est une émotion assez saisissante, voire un peu honteuse d’autant plus qu’elle a la peau dure. Je m’explique. J’ai parfois l’impression d’écouter ce disque pour m’assurer du fait que je suis bien en vie. Tout y est à sa place, je peux le restituer en soufflant à peine, et il me semble que je le connaissais par cœur rien qu’en l’écoutant la première fois. Je tente même des expériences de plus en plus absurdes, comme l’écouter de moins en moins fort afin de micro-doser le plaisir, à croire qu’il va finir par s’imprimer définitivement dans ma conscience et se confondre à mon code génétique. 

En prenant du recul pour entrevoir ce qui est à l’origine du sortilège, je vois une constante : un point de contact invisible entre le minuscule et le démesuré, le désertique et l’orchestral. Des montées imperceptibles, presque sans poids. Qui ne font pas de bruit, ou à peine. Là où on pourrait les condamner pour pudibonderie, j’y vois là la marque d’une attention : laisser vivre et rayonner chacun des éléments qui la composent. Pour le disque de McCartney, le sentiment est similaire mais la méthode est autre. Les chansons commencent simplement, et on est presque toujours mis sur une fausse piste puisque des poches de résistance apparaissent çà et là ; une petite brisure d’accords et d’humeur qui vient en renverser l’équilibre, comme si elles osaient aller au devant d’un sentiment caché jusqu’ici. Ce sentiment caché, c’est peut-être aussi ce qui pousse Godin et Dunckel à chanter pour la première fois sans vocoder. Leurs voix chétives semblent toujours au bord de l’extinction. Mais les sorties de piste que je décris sont brèves, sur un fil, et ne se perdent pas dans des développements déclamatoires. Puisque la sophistication est miniature, elle privilégie la limpidité et l’ingénuité de la chanson pop à la voie progressive ou purement expérimentale. Le foisonnement des instruments de tout type venant même – semblerait-il – détendre, voire décrisper le premier degré des paroles ; le banjo de « Biological », les cloches de « Venus » ou tous les animaux de la basse-cour chez McCartney (il joue sur son disque pas moins de TRENTE instruments) ce qui me donne envie de les comparer à des petits bestiaires ou des livres d’images. 

Mais s’agit-il seulement de musique, ou y a-t-il autre chose ? Je ne peux me résoudre à croire en la neutralité de ma posture, puisque c’est seulement lorsque j’ai appris la complicité ou filiation – appelons-la comme on veut – des deux disques que le désir d’écriture, donc de soif de sens, est remonté en moi par capillarité, transformant lentement l’appareil affectif en machine exégétique. Comme si en premier lieu, les raisons n’étaient pas suffisantes pour choisir d’écrire à ce sujet. Sans doute suis-je autant, voire davantage saisie par le « nom » Godrich qui agite vaguement en moi le spectre de la reconnaissance, quand bien même je n’en ferais pas un statement auteuriste. Il s’agit de toute évidence d’un symptôme qui nous touche toutes et tous, et que l’on commence un peu à mettre à distance. Et ça tombe bien, Samah Karaki en a fait le sujet de son dernier livre : « on aime les noms parce qu’on leur attribue des intentions (…) ce n’est pas lui qui parle : quelque chose parle à travers lui ». Cet examen de conscience est, malgré tout, sans doute un peu vain. 

Alors, plutôt que de continuer à réécouter les vieux disques de Beck et Travis dans le but d’y lire des signes du destin, j’ai décidé de m’arrêter sur un texte à propos de Godrich, écrit en 2012 par Sylvain Fesson (j’ai d’abord cru à un pseudonyme, pardon) pour Gonzaï. J’aime assez traîner sur ce site, à la fois pour me prendre une vague de nostalgie d’un esprit que je n’ai pas connu, me réjouir d’y avoir échappé tout en en concluant que l’offre actuelle n’est pas beaucoup plus réjouissante. Si ce papier m’a surpris, c’est qu’il fait état d’une opinion peu caressante, voire carrément belliqueuse à propos du producteur, suivie… d’une interview du producteur en question (et de son groupe), le tout, bizarrement mis en tension par une phrase qui soudain brise le flux de conscience du critique pour se télescoper in situ dans l’interview restituée très fidèlement semblerait-il (« Donc oui, bon, je pourrais tout à fait bricoler une discussion tabou sans prononcer le mot Radiohead mais pfff… Ce serait mieux que je trouve une brèche… Ah, les voilà. ») J’évacuerais l’interview en elle-même qui n’a aucune espèce d’intérêt (et elle est misogyne), si ce n’est que j’y ai appris que Godrich ne se considérait à l’époque plus du tout comme « producteur », du fait que tout le monde puisse se targuer de faire de la musique – et ça n’avait pas franchement l’air d’être un regret dans sa bouche du reste. 

Plus haut dans son roast, Fesson met à jour ce qu’il décrit comme une réalité, à savoir que Godrich ne serait pas « le deus ex machina ni le démiurge Nip-Tuckien de tous les disques sur lesquels il bosse. Quand l’album déchire, c’est souvent parce que l’artiste déchire ». Outre la référence à Nip/Tuck, tellement années 2000, il va plus loin en affirmant tout bonnement que l’idée même de producteur, celui dont les critiques ont agité impérieusement le drapeau pendant tant d’années serait en fait « un mythe, un mythe de journalistes, un abus de langage, faute de savoir ce qui se cache derrière et d’avoir d’autres mots pour dire ce qu’on ignore ». Le « talent » de Godrich serait minime. Il flaire le succès, se trouve au bon endroit au bon moment, recycle les mêmes formules. Lorsque j’ai découvert Regeneration de The Divine Comedy, j’y ai entendu ce que déplorait Fesson, tout en étant bel et bien touchée, impressionnée et pourtant pas complètement dupe – sans qu’aucune de ces émotions vienne annuler la précédente. 

Sur ce disque, et contrairement aux deux autres que je décrivais plus haut, on est clairement sur un copycat Radiohead. Et les coutures sont flagrantes. Le tout est déjà beaucoup plus guitaro-centré, avec ces petites boucles légères, trop calmes pour être vraies, des berceuses inquiètes qui portent déjà en elles le germe de l’angoisse et de la fureur. Il y a du silence entre les mots, ou alors ils sont tous tirés jusqu’à la lie, comme si on ne pouvait plus former des phrases normées dans un monde post-compréhension. Un petit passage expérimental puis orchestral vient entériner ce sentiment d’incommodité, avant d’abolir toute rétention et lâcher la bride. Le relâchement prend la forme d’un dégueulis de guitare qui s’amalgame à l’épanchement vocal de Neil Hannon. Peut-être alors que j’aime Talkie Walkie et Chaos and Creation in the Backyard moins en eux-mêmes que par contraste ; une allure effortless qui échappe à l’acharnement tonitruant ici décrit. On le comprend, cet album joue sur des affects primaires – la faute à ces suites d’accords sportives, tellement belles qu’elles ont sans doute mordu la ligne comme en athlétisme. Mais qu’importe qu’il soit hors-jeu, le saut est ravissant. 

Pour Fesson qui est un juge un peu plus acrimonieux, il n’y a de toute manière rien à sauver de Godrich ; ou, à propos d’Air : « En 2001 les Français ont sorti leur chef-d’œuvre,“10 000 Hz Legend”, leur album le plus maladif, pink-floydesque et, pour tout dire, proche d’un truc massif à la “OK Computer”. (…) Et hop, Nigel arrive et ils tombent dans le bibelot Habitat et feuilles de papier Lotus. » Pour le coup, je ne suis pas du tout d’accord avec ce commentaire d’autant plus qu’il me semble que les albums « maladifs » « à la Pink Floyd » sont tout autant une catégorie esthétique, donc une construction, que cette curiosité qui papillonnerait avec le diable (le sent-bon pour chiottes et les compiles Buddha-bar). Et là où lui y voit quelque chose sans grande inspiration, j’y vois plutôt un manifeste de décroissance (sans rire, et d’ailleurs, leur album suivant s’appelle Pocket Symphony), une musique minuscule de la taille d’un insecte, mais avec la sophistication d’un insecte justement, un petit corps aux lignes fractales et moirées dont on se prend pour passion lorsqu’on est enfant, et dont les adultes se fichent parce qu’ils ne cherchent pas à se mettre à leur hauteur. Aujourd’hui j’ai grandi, et des insectes autour de moi, je n’en vois plus aucun. 

Alors quoi ? Tout ça pour une histoire de subjectivité, du genre, chacun voit midi à sa porte et tout le monde a ses raisons ? Non, ce que cela révèle plutôt c’est comment la musique – et c’est l’une de ses grandes forces à n’en pas douter – ne cesse de nous mettre en permanence au contact d’intuitions douteuses. Et ce sont celles-là même qui nous permettent de continuer à l’apprécier. Écouter, moins pour ressentir que pour vérifier que ce que l’on se raconte est toujours opérant. C’est moins reluisant certes, mais ça a le mérite d’être honnête.

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