« Talking, laughing, loving, breathing, fighting, fucking, crying, drinking, riding, winning, losing, cheating, kissing, thinking, dreaming… » Quoiqu’on pense du générique de la série The L Word, on ne peut oublier ce morceau, marqueur de son époque (les années 2000) et désormais ancré dans le paysage audiovisuel queer. Aujourd’hui encore, le « L Word Theme » est fédérateur sans limite de génération : dans l’une des dernières collections de la marque gen Z Favorite Child Collective, on retrouve ces paroles endiamantées sur un baby tee (que je me suis empressée d’acquérir, évidemment).
Cherchant à écouter la chanson après un énième visionnage de la série, je découvre qu’elle est signée par un groupe qui existe encore aujourd’hui, BETTY, et surtout je m’extasie sur la pochette démentielle de leur album Bright & Dark, paru en 2009. On y retrouve une illustration des trois membres du groupe façon comics, les sœurs Elizabeth et Amy Ziff et leur amie d’enfance Alyson Palmer, déboulant sur l’image comme des amazones venant perforer le décor via un montage Photoshop douteux, à la manière des pin-ups peintes sur les manèges de parcs d’attraction. Je me plonge dans la promesse de ce visuel aguichant, laissant BETTY me prendre par la main.
Basé à New-York, le trio BETTY s’autodéfinit comme un groupe harmonisant les trois P — pop, punk et politique — et ce depuis quatre décennies, si l’on en croit leur fiche Wiki. Au fil de cette longue carrière, BETTY trouve sa place sur la bande-son de plusieurs séries télévisées ; The L Word, donc, mais aussi Ugly Betty ou Weeds, entre autres. Dans le cas de The L Word, d’ailleurs, Elizabeth Ziff se retrouve non seulement compositrice mais carrément productrice du show, piloté par Ilene Chaiken. Dans une interview pour le site afterellen.com, elle raconte :
« J’ai débuté en tant que compositrice pour la série, et puis Ilene voulait me permettre d’utiliser la musique pour représenter la communauté lesbienne. Pour montrer la diversité musicale de notre communauté, pour permettre aux femmes de faire entendre leur voix dans la série. Donc, dès le début, en travaillant avec la personne chargée de la supervision musicale, j’ai fait de mon mieux pour utiliser beaucoup de morceaux créés par des musiciennes lesbiennes, [telles que] Toshi Reagon [,] Ditty Bops [ou] The Cliks. »
L’album Bright & Dark sort en décembre 2009, neuf mois après la fin de The L Word. À cette période, bien que le nom BETTY ne soit pas forcément connu du grand public, le succès de leur thème leur fournit assez d’élan pour proposer un nouveau projet musical. Au sein de la communauté queer, américaine surtout mais pas uniquement, l’album est attendu. Elizabeth, Amy et Alyson ont pour habitude de performer leur musique lors de marches des fiertés et d’évènements caritatifs au profit de la lutte contre le SIDA dès les années 80, époque où cela n’est pas encore aussi à la mode qu’au cours de la décennie suivante. Pionnières de cette nouvelle nation lesbienne, BETTY met l’activisme au centre de sa pratique musicale, et déclare même, à travers les mots d’Elizabeth Ziff, n’avoir « jamais été au placard ». Alors, pour produire la bande-son de cette nouvelle ère, les trois musiciennes enrôlent deux de leurs collaborateurs sur The L Word, Mino Gori à la batterie et Tony Salvatore à la guitare, ainsi que David Maurice au mix — lui qui avait déjà vu son travail d’ingé son récompensé par un Grammy en 2001, avec la victoire de Jay Z et The Blueprint en tant que Meilleur Album de Rap.
Bright & Dark débute avec le morceau « My Baby », aux sonorités disco plutôt étonnantes vu l’esthétique d’amazones punk en cuir et résille annoncée par l’artwork. Dès cette première chanson, on retrouve les harmonies de voix signatures de BETTY, par hasard sur le même mot qu’au générique de The L Word : « we live and looooove » dans la série ; « it’s just looooove » sur l’album. Le morceau suivant (et mon préféré), « Did You Tell Her », remplit quant à lui plus fidèlement les critères du genre pop-rock revendiqué par le groupe. Ce morceau relate l’histoire d’un adultère, à travers le récit d’un personnage de narratrice et de chœurs qui en harmonie s’élèvent, accusateurs :
« cheaaaater, cheaaaater ». L’ambiance du morceau est théâtrale et le restera sur l’ensemble de l’album, avec des personnages tissés dans la toile d’une narration explicite, le tout peut-être influencé justement par l’habitude du groupe de mettre en musique des scènes télévisées. On croirait entendre sur cette chanson la version musicale d’un épisode de sitcom, une sorte de rock soap opera.
Cette esthétique soap se confirme à flux tendu. Les voix harmonisées semblent être des didascalies, et le rebondissement des drums marque les pas de velours de silhouettes dessinées par les notes. Sur « Another One », BETTY trace savamment et suavement les contours de ce théâtre d’ombres. Au niveau des paroles, un référentiel familier reprend sa place : « to live through, to laugh through, to love through » rappelle le « it’s the way that we live and love » du générique de The L Word. Des allitérations en live, laugh et autres love, le groupe en fait des étendards. Dans un texte accompagnant l’album, le ton est donné : « BETTY chante la joie, l’amour, la langueur, le sexe, la nourriture, les peines de cœur, et l’hilarité universelle de l’existence humaine ». Bright & Dark laisse s’exprimer les personnages féminins qu’il met en scène, comme des héroïnes sensibles et sensuelles de film noir. « Film Noir », c’est d’ailleurs le titre du septième morceau de l’album. Mi-trippy, mi-jazzy, la chanson décrit un archétype de femme fatale typique des polars de l’âge d’or hollywoodien, ancrant une fois de plus l’album dans un univers cinématographique palpable, imagé. Et puis, sans métaphore aucune, c’est directement une actrice, connue pour son rôle d’enfant possédée dans la franchise L’Exorciste, qui est référencée sur la piste suivante : « I feel like Linda Blair… » L’œuvre musicale de BETTY s’affirme comme indissociable de ses origines sur le petit ou le grand écran.
La fin du disque confirme cette direction. Le morceau « Honey West » est doté d’inflexions dynamiques de générique, et fait sans détour référence à la série policière du même nom, avec son personnage de détective privée jouée par Anne Francis, populaire aux Etats-Unis dans les années 1960. Les paroles s’amusent d’un double sens: « dressed to kill », à comprendre comme « sur son trente-et-un » mais aussi littéralement, « habillée pour tuer ». Ici aussi, la représentation de la femme fatale entre en jeu, avec une fatalité littérale et meurtrière. Ce détail a son importance dans le cas d’un groupe comme BETTY, composé de lesbiennes revendiquées à la présentation très féminine, puisqu’il remet sur la table les enjeux d’une identité queer high femme, où la féminité est performée à l’extrême tout en se construisant sans l’aval du regard masculin.
« I’ll protect you when you’re sleeping / Bathe you in moonshine / And if you can’t be happy / At least you will be mine / King Kong don’t have nothing over me »
Bright & Dark s’achève avec une dernière référence cinématographique, une chanson intitulée « King Kong », dans laquelle les chanteuses affirment pouvoir mieux protéger leur partenaire que le ferait le fameux gorille géant. Le morceau fascine par ses airs de rengaine punk, comme un regain d’énergie riot grrrl pour clôturer cette histoire. Les lesbiennes de BETTY sont des femmes fatales intouchables et protectrices, en talons, armées jusqu’aux dents.
Si du queercore BETTY n’a pas forcément l’esthétique musicale, le groupe en a certainement la dimension underground et l’activisme moteur. Puis-je me permettre de les affubler de l’oxymore « pop queercore » ? Ou sont-elles, à l’image des personnages galeristes ou femmes d’affaires de The L Word, simplement la version middle-aged et (upper) middle class des lesbiennes punk peuplant les rangs du mouvement riot grrrl?
L’un dans l’autre, l’efficacité de BETTY passe par le succès d’un morceau encore pertinent et chantonné partout dans le monde en 2026 : l’activisme inébranlable d’un morceau engagé ayant atteint le statut culte.