Le mois d’août est terminé et l’été a été chaud. En plus du lot habituel d’horreurs qui nous entourent, les différentes nuances de chaleur soulignent et prophétisent un état bien contemporain : la crise. Pas tant économique, mais plutôt totale, que ce soit climatique, sociale ou politique, elle signifie un temps de dégradations lourdes et de pertes, tous domaines confondus. Dans mes nuits d’insomnie, j’explore d’angoisse en angoisse les différentes strates de l’avenir déchu qui nous attend, me servant de mes inconforts actuels pour imaginer ceux à venir. Si certaines émotions semblent être capables de lier différentes temporalités, aujourd’hui l’espoir et la joie sont souvent troqués pour l’inquiétude et l’accablement.
Enfin, il n’est pas l’heure de céder au désespoir, de toutes manières d’ici quelques mois il fera sûrement un peu plus frais et on pourra réfléchir plus calmement, et aussi, je ne suis pas seul, il y a le dernier album de l’artiste québecois Les Louanges pour m’aider. Je plaisante plus ou moins, je ne compte pas sur Alouette ! (puisque c’est son nom) pour porter toute la charge de m’accompagner dans ces souffrances à venir. Cependant, il faut lui reconnaître des qualités bienvenues en ces temps troublés. Reprenons depuis le début.
Ma première écoute de l’album est assez intriguée. L’oreille s’arrête sur des mots clés, des punchlines, dessinant une suite de thèmes et de morceaux d’abord là en puissance. Des fragments de textes, rythmes et riffs cohabitent et suggèrent, comme des silhouettes dans la brume, l’existence d’un album. L’image est peut-être un peu rude, mais c’est l’impression qui me saisit. On pourrait sentir une présence sous l’indie-pop groovy, ailleurs souvent fourre-tout.
Prenons par exemple, « Correct », qui semble avoir tout pour être un tube qui fait bouger la tête. Pourtant, il y a quelque chose en plus : le flegme de la voix de Loulou (surnom officiel), le refrain qui se répète ad vitam æternam, le texte qui se donne un air un peu bêta sans donner dans l’ironie. L’instrumentation ne tient qu’à un fil, avec le synthé qui joue les accords après le temps, des voix qui piaulent ou sifflotent à droite et à gauche, et des sections avec seulement du chant, de la basse et de la batterie. Il y a un côté fait de bric et de broc, on sent la colle en bâton pour tenir tout ça. Même dans les refrains, je ne peux pas me débarrasser de la sensation de vide qui entoure les instruments, comme s’il y avait beaucoup d’espace entre les choses. L’absence de sons nappants, mais aussi la joie simple des paroles doivent aider.
Il semble clair que la chanson, comme les autres, parle de manière plus ou moins voilée de politique, entendue ici comme les affaires publiques d’un territoire. Certaines phrases et mes quelques connaissances du contexte québecois me permettent de capter des bribes de sujets : ça va de la tirade anti guerre coloniale en Palestine dans « Je confirme ma présence » au gros bon sens de « Chez nous », en passant par le prix de l’essence et la xénophobie dans « Promis juré ». Ces quelques saillies piquantes font leur effet et laissent planer une suspicion de plus : il doit sûrement y avoir, dans le reste des textes parfois nébuleux, d’autres références, sous-entendus ou opinions voilées. Certes, dans « La journée va être chaude », le message n’est pas très compliqué à comprendre , mais qui sont « les garçons à la porte » de « Ne me quitte pas des yeux » ?
En fait, ce qui rend Alouette ! intriguant, c’est aussi et plutôt que ces commentaires sur l’actualité se partagent les chansons avec des explorations intimes. Le deuil, l’angoisse, la masculinité et l’identité québecoise habitent l’album du début à la fin. Ces thèmes pourraient être même les nappes censées occuper l’espace vide entre les instruments dont je parlais plus tôt. Les morceaux sont ainsi tapissés de tentatives : propositions plus ou moins indécises de manières d’être, de faire, de naviguer dans ces grands cadres qui nous constituent. À la manière impressionniste, elles forment par touches une matière homogène, entre abandon et prise de risque. Dans « Tu me coupes l’herbe », il est question de retrouver son équilibre après un face à face avec la mort. « Chez nous » propose un patrimoine alternatif du Québec, mi victime mi bourreau. « Franchement, Lia », en cherchant une bonne raison d’être en vie, me touche particulièrement. C’est aussi que, à l’instar du refrain de la chanson, la réponse à toutes ces turpitudes reste souvent je ne sais pas, on saura peut-être mieux en faisant.
Des remarques sur les contexte actuel et ses problématiques coexistent donc avec des réflexions plus personnelles, qui les traversent et les habillent. L’album possède cet espace d’intimité au sein d’un environnement décrit comme dégradé. C’est la crise, dont il était question dans le premier paragraphe, celle de la violence systémique, de la souffrance climatique et de la sensation d’impuissance. En son sein, Alouette ! apparaît comme un endroit domestique encore préservé, presque une pièce qui reste un chez-soi, un lieu non pas du repli carapaté mais au moins de pause, d’observation et d’élaboration de stratégies. Les sonorités elles-mêmes possèdent cet aspect confortable. La voix est facétieuse mais nous inclut dans le jeu. L’alliance de rythmes groovés parfois, synthétiseurs analogiques et percussions dénudées, complète cette impression de bras ouverts. C’est accueillant. Dans la production de l’album, certaines pistes ont été enregistrées depuis la cuisine, afin de capter le son réverbéré dans un chez-nous. L’esthétique visuelle du projet va en ce sens, en allant retrouver la bicoque en campagne loin d’un potentiel chahut de la ville. Pensons au clip de « Correct », en pyjama dans une cuisine qui sent le bois et les œufs sur le plat : il est temps de se ressourcer.
Car c’est bien ça tout le propos de l’album : se poser la question de nos ressources, de qui nous sommes et d’avec qui nous cohabitons. Face aux menaces de la crise généralisée, Les Louanges propose de chercher ensemble différentes échelles de souverainetés, qui viendraient se compléter les unes avec les autres. Se rendre capable soi-même, dépasser une vie de « carcasse qui paie [son] loyer » (« Franchement, Lia »), permettre aux autres de l’être aussi, qui « vous aide à vous relever » (« Le gars dans le cadre de porte »), et puis essayer ensemble de faire face aux choses qui nous arrivent. Au delà d’une proposition politique, Les Louanges offre une réponse éthique, une manière d’être au monde. C’est pour cela que l’album semble autant être à la fois un état des lieux et un programme : il s’agit de dénombrer les forces en présence, de reconnaître les souffrances et de nommer ce à quoi on va devoir faire face. C’est aussi pour cette raison qu’Alouette ! sonne autant comme un album joyeux, malgré la tristesse de ses thèmes. Ce n’est pas une quête de bonheur qui est proposée face aux souffrances, mais la volonté de se rendre puissants collectivement, en tant que personnes comme en tant que communautés pour, peut-être pas triompher de la crise, mais au moins s’y accompagner. « GODDAMN ! » s’exclame l’avant-dernier morceau, et tout y est. Intraduisible nuance de bon sang et de bordel de merde, l’expression criée à répétition énonce ce sentiment de sidération et de responsabilité, qu’il soit tourné vers l’arrière (Goddamn, on a survécu à ça ?) ou vers l’avenir (Goddamn, il nous en reste des choses à affronter !). Alors allons-y, puisque c’est la seule chose que nous pouvons faire, mais faisons-le bien.