Field recordings, tubes et fréquences superposées : écoute simultanée de deux mixes de Lung Dart et d’une pièce de Lia Kohl

LUNG DART Mix 27 janvier 2025
NTS, 2025
LUNG DART Mix NTS 15 juin 2026
NTS, 2026
LIA KOHL Variations On A Topography
Wave Farm, 2023
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Musique Journal -   Field recordings, tubes et fréquences superposées : écoute simultanée de deux mixes de Lung Dart et d’une pièce de Lia Kohl
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As I Lay Drying (PRAH Recording, 2016), le premier album de Lung Dart, est déjà tout un programme en soi. Constitué de loops, d’interruptions étranges et d’enregistrements de chœurs angéliques en mauvaise résolution chantés par des gens soit très malheureux, soit très bourrés, il donne l’impression d’émaner d’un espace-temps lointain mais néanmoins chaleureux, similaire à la lueur tremblotante d’une bougie dans l’obscurité. Les morceaux sélectionnés par Tim Clay et James Rapson, les deux artistes qui se cachent derrière ce pseudo, dans le cadre de leur résidence mensuelle sur NTS, semblent également faits pour être écoutés dans l’obscurité plus ou moins confortable d’une nuit d’hiver. Paradoxalement, leur émission a fait irruption dans ma vie alors que je prenais mon petit déjeuner lors d’un samedi matin banal. Je m’étais sentie obligée d’écouter religieusement la rediffusion de leur mix du 27 janvier 2025 alors que j’avais un train à prendre et je garde un souvenir saisissant de cette première rencontre comme de l’apparente absence de transition entre musique expérimentale et tubes plus ou moins kitsch. 

Bien plus tard, j’ai découvert le travail de Lia Kohl, violoncelliste, compositrice et artiste sonore basée à Chicago, qui a développé une pratique du field recording en plus de sa formation classique. Dans Variations on a Topography, une pièce diffusée en novembre 2023 sur la radio new-yorkaise Wave Farm, l’artiste accompagne au violoncelle et au synthétiseur des enregistrements de fréquences radio captées depuis un certain lieu. Cette pièce s’est mise à cheminer dans mon esprit avec les mixes du duo londonien, peut-être parce qu’on y trouve dans les deux cas des notes de cœur aux fragrances d’instantanéité et d’inattendu, en plus d’un amour partagé pour les ondes radiophoniques. Je n’ai donc pas pu m’empêcher de me lancer dans une réécoute conjointe de Variations on a Topography et de deux mixes de Lung Dart – la fameuse sélection mind-blowing du 27 janvier 2025 et leur émission du 15 juin dernier – afin de tracer des parallèles entre ces œuvres qui n’ont pas été conçues pour exister ensemble.

Écouter un mix de Lung Dart revient à pactiser avec l’errance pour éviter de voir ses données récupérées par Google et consorts. La route est mal indiquée, potentiellement tortueuse mais on accepte de s’y perdre et d’y passer du temps, sans réellement se soucier de la destination. Leurs sélections sont toujours extrêmement variées et représentent aussi une occasion d’explorer le passage du temps. Leur mix du 15 juin est particulièrement émouvant en raison de sa focalisation plus ou moins consciente sur le deuil et l’effacement. Le morceau « Coming into daily life » de Laura Kampman, une photographe et compositrice qui réalise de fragiles enregistrements de chant et de flûte similaires à des extensions de mémoire sur son téléphone, préfigure l’arrivée quelques tracks plus loin de « Always Watching » du duo expérimental Nac/Hut. Les synthés grésillants y accompagnent un chant aux allures de litanie lointaine, à la fois rêveur et crépusculaire, comme si le morceau était destiné à s’effacer au fil de son écoute sur un gramophone exhumé des tréfonds d’un grenier. La présence de ballades mélancoliques des années 90 et 2000, telles que « Milk » de Garbage ou « Wires » d’Athlete, renforce encore cette présence de la perte, de la peur de l’abandon ou de la mort, parfois jusqu’à l’obsession. Leur aspect tubesque et répétitif s’inscrit parfaitement dans la rondeur infinie des loops plébiscités par le duo. Ces morceaux évoquent une temporalité collante et infinie, similaire à celle d’un champ des asphodèles en forme de plage agitée par les vagues ou de chambre d’hôpital.

L’accompagnement musical de Variations on a Topography est lui aussi très régulier, donnant l’impression d’une boucle qui serait uniquement troublée par le changement de fréquence. Le violoncelle n’est jamais saccadé ou haché et les notes sont tenues longuement, même si on observe un passage régulier du grave à l’aigu. L’arrivée du synthé autour de 14 minutes trouble un temps cette berceuse aussi douce que monotone, qui donne l’impression de faire une sieste avec un poste de radio crachotant serré contre sa poitrine. L’instrument prendra finalement le pas sur tout le reste durant la dernière minute, emportant sur sa route les derniers grésillements radiophoniques. L’aspect cyclique de la musique contrebalance l’éphémérité des enregistrements qui dressent le portrait en creux du lieu où se trouve l’artiste au moment de ce field recording si spécial. Son écoute posthume révèle des contours flous et lointains, comme une esquisse de paysage non identifié et patinée par le passage des années. Cette concentration sur l’aspect fugitif du temps et du son est l’un des points communs entre Lia Kohl et Lung Dart. Tim Clay et James Rapson sont de grands admirateurs du célèbre musicologue et collecteur de musique Alan Lomax, comme ils le confiaient à Ransom Note en 2016 : « il y [a] simplement un micro enregistrant des chanteurs de gospel et les enregistrements [sont] obscurs, granuleux, déformés (…) mais de façon parfaite ». Selon Rapson et Clay, cette perfection est due au fait que ces fragments musicaux « document[ent] quelque chose de vrai », révélant les failles de l’existence, loin d’être un fleuve tranquille et aseptisé. Cet attachement au faillible et à la matérialité du son se retrouve également dans leur album As I Lay Drying. Dans « Reverse 1 (A Whim) », l’effet reverse devient un instrument à part entière, recouvrant d’une épaisse couche de glace les voix lointaines évoquant une chorale. C’est encore une manière pour les deux artistes de montrer que la musique ne peut se concevoir en dehors de l’espace-temps auquel elle appartient et qu’il est impensable de masquer les sons du studio comme ceux du quotidien.

En découvrant ces œuvres, je me suis rappelée de ces moments magiques passés à essayer de capter les fréquences radio sur mon petit lecteur CD. C’était l’époque où je découvrais NRJ12 grâce à mes copines d’école et la molette tuning me faisait l’effet d’une machine qui défiait les lois du temps et de l’espace. Il était facile de passer de France Culture à un flash info sur une radio locale alors que les chœurs d’une messe débouchaient sur les tubes du moment. Dans Variations on a Topography, les différentes fréquences se chevauchent et il arrive que plusieurs morceaux se fassent entendre en même temps, créant ainsi une forme de cacophonie apaisante car Lia Kohl ne se préoccupe absolument pas de faire coexister ces fragments musicaux sous forme de blend. On retrouve cette apparente absence de transitions dans les mixes de Lung Dart où les morceaux s’enchaînent sans réel souci de fondu ou d’enchaînement. Le mix du 27 janvier 2025 débute avec « Wishful Thinking [15.02.22 5:32:21 AM] » de Pilgrim Raid, un artiste situé entre noise et pop, qui tente de recréer les sonorités de son enfance dans le Vietnam des années 2000, mais le morceau s’interrompt brusquement pour laisser place aux boucles de synthé de « Well Go Then » de Harry. Ce brusque passage d’une ambiance à une autre est également perceptible dans le mix du 15 juin, où le larmoyant « Wires » d’Athlete ouvre grand la porte à « ideations on rain » de Duval Timothy, Carlos Niño et Nate Mercereau, une beauté ambient jazz où le piano se pare des éclats du gong et de la flûte.

Je plaide coupable de n’avoir jamais dépassé le rush de dopamine procuré par les pochettes surprises durant l’enfance et mon grand plaisir demeure ainsi d’écouter les sélections de Lung Dart sans jeter un œil à la tracklist au préalable. L’étincelle ne rate jamais. Dans le mix du 27 janvier, « CHARCOAL IS GOING OUT » de A Large Sheet of Muscle, une berceuse chantée d’une voix gutturale, aussi macabre qu’apaisante, laisse place à l’explosion magique de « Drink Before The War » de Sinéad O’Connor. Cet enchaînement m’émeut à chaque nouvelle écoute, avant tout car j’apprécie cette juxtaposition entre un morceau obscur et inconnu avec un tube cathartique, passé dans la postérité au point d’illustrer la descente aux enfers de Cassie et Cal dans la saison 2 d’Euphoria. Je suis toujours bouleversée par les fluctuations du chant de Sinéad O’Connor, qui débute en étant à la limite du chuchotement avant de parvenir à une intersection entre plainte et hurlement, où le poids de la souffrance sur les cordes vocales est véritablement audible. Il semble difficile d’écouter ce morceau ailleurs que seul·e chez soi, pendant une nuit qui peut durer plusieurs saisons et isoler du reste du monde, incapable de déceler les ficelles de nos existences étrangement similaires à une pièce du théâtre de l’absurde (« You got a nice big car, nothing bothers you / Somebody cut out your eyes, you refuse to see / Somebody cut out your heart, you refuse to feel »). Glissé en sandwich entre A Large Sheet of Muscle et Aretha Franklin, il devient possible de l’écouter dans un contexte nouveau et de profiter du rush d’émotion qu’il procure sans y laisser des plumes. Variations on a Topography nous offre également son lot de moments blind test avec un fragment de « Take My Breath Away » de Berlin et d’autres sommités pop d’hier ou d’aujourd’hui. Les voix sont déformées par la captation et les aigus et les graves semblent compressés. Cela pourrait être désagréable mais l’ensemble demeure cohérent et beau, comme des vers d’oreille désagrégés par le passage du temps ou le piano désaccordé de « Please Font Worry » de Lung Dart.

Ces passages musicaux du coq à l’âne et cette dose non négligeable d’inattendu font écho à la pratique du field recording et à l’aspect ludique de cette dernière. Sans vouloir effectuer un parallèle cringe avec une fameuse citation sur les boîtes de chocolat, on ne sait jamais ce qui découlera d’un enregistrement lancé dans un certain contexte, de même qu’il est difficile de prédire que « I’ll Miss You » d’Amanda Lear succédera à « just level 5 cause its cute » d’Oklou, comme c’est le cas dans le mix du 27 janvier de Lung Dart. Paradoxalement, l’écoute de Lia Kohl et de Lung Dart réapprend aussi à prêter attention à son environnement sonore quotidien, sans chercher à le remplir avec un fond musical permanent. L’écoute délibérée des sons qui nous entourent permet aussi de prendre conscience de leur aspect fugitif, de leur (im)possibilité à se superposer les uns avec les autres ou de nous amener à réaliser que, dans la vie comme dans un mix, les événements s’enchaînent parfois en toute absence de logique ou de transition.

À mon grand regret, je n’ai pas écouté la totalité des albums découverts grâce à Lung Dart et ce n’est pas si important. Le duo m’a accompagnée avec Lia Kohl durant cet été dystopique où il n’y avait parfois rien d’autre à faire que de s’allonger par terre avec le ronronnement du ventilateur comme seul fond sonore ou de se laisser surprendre par les nappes de synthés répétitives s’échappant de la fenêtre du voisin, qui est pourtant un metalhead de première heure. Dans ces conditions, l’écoute délibérée d’un morceau ou d’un album n’en devient que plus précieuse parce qu’elle est sciemment choisie et accueillie, trouvant sa place quelque part entre le ressac lointain de l’autoroute et la pulsation de son cœur ressentie puissance 10 dans ses écouteurs intra-auriculaires.

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