Quotidien de recommandation musicale

Cinq morceaux de l’énigmatique John T. Gast

Musique Journal -   Cinq morceaux de l’énigmatique John T. Gast
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Depuis le début des années 2010 il existe une petite communauté informelle qui continue de me faire aimer encore et toujours la musique électronique britannique. J’y faisais allusion l’autre jour en vous parlant de Renegade Soundwave et je vais l’aborder un peu moins brièvement aujourd’hui. Cette fratrie, au moins spirituelle, s’étend de Dean Blunt et Inga Copeland/Lolina à Lord Tusk, en passant par le Bristol de Young Echo, le label Blackest Ever Black ou le shop Low Company, ainsi que par Guy Gormley et la nébuleuse Jolly Discs, et j’en oublie sans doute bien d’autres, trop obscurs pour moi. Pas de foi, pas de loi, pas d’étiquette, peu de principes : on y sample du earlyPrefab Sprout, on y produit du hip-hop hermétique et vibrant, du dub métallique ou des hommages masqués à la pop crève-cœur de The Blue Nile, et si on veut mettre de la trompette, rien à foutre, on met de la trompette. C’est le Royaume-Uni qu’on aime. Aujourd’hui, dans le cadre de notre exercice de recommandation musicale quotidien, c’est sur le cas d’un des membres les plus doués de cette communauté que j’aimerais m’arrêter : c’est le Londonien John T. Gast.

L’homme est relativement mystérieux (c’est la croix et la bannière pour trouver une photo de lui sur le Net, mais on a eu la chance de le voir live l’an dernier, je dévoile donc le décevant pot aux roses : c’est un blondinet sans charisme, aux longs cheveux filasses), mais sa musique est en revanche très facile d’accès : il a sorti albums et maxis, sous divers alias, sur le susmentionné Blackest Ever Black, mais aussi chez The Trilogy Tapes, Apron (le label de Steven Julien/FunkinEven), Planet Mu ou encore sur son propre label, le merveilleux 5 Gate Temple. Digi-dub vrombissant, bangers techno lyriques, dark ambient pour médiévistes toxicomanes, sa production est diverse. Seule constante : l’élégance du geste. Dans la colonne des plus, on met aussi une esthétique mêlant ésotérisme runique et graphisme normcore, mysticisme « stonehengien » et rastafarisme blafard, qui, si elle relève bien sûr un peu du je-m’en-foutisme collapsologue DIY post-Tumblr (voir son site web – mis à jour avec assiduité – pour une idée plus précise), semble plus qu’une simple posture d’étudiant en arts en descente de MD, mais une espèce de jeu de pistes pré-apocalyptique, le tracé d’une vision peut-être plus personnelle et plus sincère qu’il n’y paraît. Le cynisme semble d’ailleurs très peu de mise chez John T. Gast, et ce n’est pas le moindre de ses charmes.

Production diverse, donc, assimilable de loin à un fatras parfois dur à démêler, voire à une gigantesque huître aux bords coupants dont j’ai décidé d’extraire — tel un écailler de l’extrême dont l’unique mission serait de vous donner du plaisir — cinq perles d’un noir éclatant, à la fraîcheur toute iodée.

Ah oui, j’oubliais de vous prévenir, ces cinq merveilles ont un point commun : c’est du DOWNTEMPO.

Face A d’un maxi sorti en 2017, qui prolonge la tradition britannique des titres chelous prisés, semble-t-il, par les blondinets sans charisme aux longs cheveux filasses« wygdn_tryagen (5) » peut s’écouter comme un pendant du classique baléarique « Moments in Love » de Art of Noise. On ne le sirotera toutefois pas devant un coucher de soleil : la nuit est déjà tombée, les Art of Noise sont ici des millenials englués dans le réalisme capitaliste de k-punk, et les Baléares (vraiment) beaucoup plus au nord.

Extrait du phénoménal album INNA BABALON de 2016, « Jonathan » est peut-être le morceau le plus tendre de la discographie de Gast, un des plus discrets et des plus courts aussi, son sot-l’y-laisse. Un dub percussif, lancinant, porté par cette espèce de flûtiau synthétique que l’on retrouve assez souvent chez Gast. Un îlot sur l’album, qui semble nous dire : « Oui, mes sœurs, mes frères, la lumière peut entrer inna Babalon». Mais jamais trop longtemps : elle s’évanouit dans le dernier tiers de la piste, pour ne laisser la place qu’à une basse de mauvaise augure et à quelques bourrasques de vent désespérant.

Si l’on en juge par la très hypée bande-annonce de Midsommar qui circule depuis quelques jours, l’album éponyme de Young Druid, un des alias de ce sacré Johnny, aurait pu servir de B.O. au nouveau film d’Ari “Hereditary” Aster. Tel le Spider de Cronenberg, Gast tend tout au long de ce LP singulier des cordelettes rongées, reliant le folk de Pentangle aux fictions ethnomusicologiques du Fourth World de Hassell et Eno, le dubstep aride d’un Loefah à la série Made to Measure de Crammed Discs, voire à un peu de funk blanc « chicos » à la Joe Jackson, pour ceux qui aiment. Ça pourrait être monstrueux : c’est un sublime continent noir. J’ai choisi le morceau-titre, car j’en vénère le caractère simultanément suave et désorientant, propre à son auteur, mais je vous encourage à laisser tourner le fluet « Santa Y » qui figure juste après sur le disque, qui devrait logiquement vous emmener très loin.

Nous venons de le voir avec Young Druid, le gars Gast n’a pas peur de se coltiner les grands ancêtres (et moi, d’agglutiner en deux lignes deux références cinématographiques qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre). Sur Lighthouse — authentique chef-d’œuvre et disque fou enregistré sous le nom de Gossiwor en collaboration avec le Danois Asger Hartvig (aka MC Boli) —, au terme d’un tunnel de noirceur aux parois humides sur lesquelles s’épanchent quelques mousses dont on préfère ne pas élucider la généalogie, il nous refait le coup du rai de lumière avec ce « Fields of Helyon » et s’attaque cette fois aux travaux néoclassiques de Michael Nyman pour les films de Peter Greenaway dans les années 80. À moins que ce ne soit aux covers de Kraftwerk par le Balanescu Quartet ? Dans tous les cas, c’est très, très beau.

J’ai pas mal hésité à proposer « Exile » en premier dans la liste, mais j’ai décidé de garder le meilleur pour la fin, donc j’espère que vous êtes encore là. Extrait de l’une des toutes premières sorties de notre héros, ce pourrait n’être qu’un exercice de style downtempo soundtracky ringardos et un peu vain, mais — et c’est à ce genre de choses que l’on reconnaît le génie — c’est probablement le plus beau morceau du troisième millénaire. Eh oui : tendez l’oreille, le piano arrive de loin, il se rapproche, et, sans crier gare, le traître vous transperce le cœur. Mais ça va, ça va, les chœurs viennent rapidement vous chuchoter à l’oreille : « Tkt, tout va bien se passer. » Et on a envie de les croire, on est bien dans le jardin, on joue sur la pelouse, les enfants sont heureux. Johnny Johnny manipule avec précaution les textures, nous masse un peu les tempes au camphre d’Eno et de MBV, ça brûle légèrement, mais pour mieux nous soulager. Et puis, là, sans prévenir, tandis que le soleil se couche, l’arrosage automatique dans le fond du jardin pète un gros boulard, le tuyau s’emballe, devient dingue, inarrêtable, laissant échapper en tous sens des jets acides qui tuent les rosiers, défigurent les mioches et sagouinent tout. Et puis c’est fini.

PS. L’entière discographie de John T. Gast est à recommander, mais j’aimerais aussi attirer votre attention sur Roots and Destruction, sa trilogie de mixes pour le compte du net-label Bus Editions, tous vraiment somptueux. Spoiler : il y a même Future comme vous ne l’avez jamais entendu sur le troisième.