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Worldwide Zen, aquabiker de l’ambient synésthésique

Worldwide Zen Swimmers in Circle
Worldwide Zen, 2019
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Musique Journal -   Worldwide Zen, aquabiker de l’ambient synésthésique
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Worldwide Zen, alias Geena, alias Nicolas Molina, est un copain, je l’annonce direct, ici c’est la transparence, le respect du lectorat. Ensuite, pour jouer vraiment la carte de la full-transparence, j’ajouterai que je ne le qualifierais pas non plus de frère de sang, c’est pas comme si on avait fait Erasmus ensemble ou qu’on s’appelait tous les jours pour se dire qu’il fait beau mais qu’il y a quand même pas mal de vent en ce moment, ou qu’on a découvert hier soir, ébahi, les délices du navet rôti. Je ne dis pas ça pour être désagréable avec lui, le tenir à distance ou mettre la mauvaise ambiance, mais plutôt pour préciser que c’est surtout parce que j’aime vraiment beaucoup son premier long player que je parle ici de lui. 

Sous le pseudo de Geena, Nicolas a depuis 2013 sorti sur Antinote, le label de Zaltan, plusieurs maxis plutôt housey, liés à cet univers passablement interlope qu’est celui du clubbing. L’an dernier, il a monté sa propre maison, Worldwide Zen – qui est donc aussi son nouveau sobriquet d’artiste –, dont la première sortie demeurait dans un délire 4/4 quoique très écoutable chez soi, en su casa. C’était un beau disque, club mais esthète, dont les couleurs et les effets de prod prenaient parfois le dessus sur la fonctionnalité kinétique. Je schématise pas mal mais c’est pour vous donner une idée d’ensemble si vous avez la flemme d’écouter les morceaux.

Avec ces huit titres, Molina le rusé a pris à revers la problématique corps/esprit, retourné la dichotomie matière/éther, puisqu’il a grosso modo placé les couleurs et effets au premier plan et les beats à l’arrière, comme si la fine pellicule du papier couché permutait avec la pâte à bois de la feuille (one love à tous mes graphistes fidèles au print, à tous mes bousillés du support imprimé). Plus exactement, il a refusé de faire un tour dans la chillout zone pour y fabriquer de l’ambient sans rythmes marqués, et préféré disposer ses éléments percussifs dans une sorte d’entresol pour mieux agencer en surface ses trouvailles de banques de son. Car les choses que l’on entend dans Swimmers In Circle – coulées japonisantes, mousses synthétiques et autres simulacres tantôt végétaux, tantôt industriels –  sont des presets prélevés tels quels dans les machines (des « expandeurs » plus précisément), sur lesquels Nico a affecté des effets via des plug-ins ou des boîtiers – je ne fais ici que restituer les infos dévoilées lors d’une interview exclusive qu’il m’a accordée sur Messenger puis Gmail.

Mais n’allons pas davantage briser la magie de la création et contentons-nous de décrire l’expérience-auditeur. Car cet usage des presets, cette altération des readymades qu’ont déjà pu pratiquer James Ferraro ou Torn Hawk, génère une incertitude quant à la nature de ce qu’on est en train d’écouter, et surtout de comment on est censé l’écouter. Je l’écrivais l’autre jour au sujet de Prefab Sprout : se plonger dans des sons d’usine ou des sons fonctionnels, un peu cliché, revient à explorer les fondations de notre inconscient sonore immédiat, ce n’est pas très profond mais il se passe beaucoup de trucs qu’on ne comprend pas trop, qu’on reconnaît mal, on pénètre cette uncanny valley dont parlait entre autres Adam Harper dans Audimat. Les morceaux remuent sans cesse entre, d’une part, une bande-son pour zones duty free (une sorte de muzak des années 2000/2010, avec un petit penchant jeux vidéo que Nico dit ne pas être volontaire) que l’on contemple traversé d’émotions résiduelles – sommes-nous vraiment en train de les éprouver ? – et des apparitions à l’inverse beaucoup plus élémentaires, limite archaïques, conçues par une énergie qu’on ignorait avoir en soi. Une des idées qui a guidé l’ensemble du disque, me dit l’auteur, c’est la synesthésie des sons et couleurs, une recherche spirituelle qu’il a découverte en préparant son LP – et qu’il pratique depuis au quotidien, sans doute dans l’espoir d’avoir un petit featuring gratos du plus célèbre synesthésiste en activité, à savoir Pharrell Williams.  

Ce qui m’a le plus surpris et séduit dans Swimmers In Circle, c’est qu’il a beau varier en apparence les moods d’un titre à l’autre, et parfois aussi à l’intérieur des titres eux-mêmes, il reste en fait plutôt égal dans son tableau humoral. Je veux dire que la beauté pseudo-figée de ses sonorités fait vite basculer vers un environnement autre, un paysage intérieur sans coordonnées affectives contrastées, et donc peu identifiables. Pourtant c’est accueillant, ça accompagne, on se sent bien dedans, il y a même par moments une dimension « haptique » : on peut toucher ce qu’on entend autour de nous. C’est de la musique non invasive, peu mobilisante, mais qui suggère sans qu’on la grille une certaine qualité d’images, de visions, de souffle. Entre l’ambient « contemplactif » et la playlist d’une séance de fitness à sensibilité yogique, Nicolas Molina a trouvé en Worldwide Zen un équilibre précaire, qu’il faut donc apprécier « de suite », comme on dit dans le Sud.

Vous pouvez acheter le vinyle ici, il est accompagné d’un CD de remixes signés Krikor, Céline Gillain, Pilotwings ou D.K., tous écoutables sur le Soundcloud de Worldwide Zen.

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