Quotidien de recommandation musicale

Microstoria : beauté bureautique et open-space glitché

Microstoria Init Ding
Mille Plateaux/Thrill Jockey, 1995
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Musique Journal -   Microstoria : beauté bureautique et open-space glitché
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Si ça n’a jamais été une vraie « mode », il a pourtant bel et bien existé, dans les années 90, une tendance possiblement subversive qui cherchait à esthétiser les objets de la vie neutralisée par l’ordre technologique. On voyait des plasticiens, des écrivains, des théoriciens porter leur regard vers la documentation corporate, commerciale ou administrative, vers le style générique des locaux de bureaux ou de certains établissements de services publics, vers les façades opaques des logiciels professionnels ou des conventions et inventions linguistiques propres au néo-tertiaire. Ce serait sans aucun doute intéressant de revenir en détails sur cette passion pour le terne, pour le souffle tiède de la dépersonnalisation, ainsi que sur les raisons qui l’ont fait émerger dans quelques milieux “créatifs” confidentiels, mais en tout cas à cette époque, avec quelques copains, je la vivais pour de vrai. Ce n’était pas non plus comme si on en parlait tout le temps et qu’on allait chiner ensemble des fascicules de bureautique, mais on partageait quand même cette sensibilité pour le vide du fonctionnel, de l’automatisé, pour la potentielle beauté qui pouvait se dégager de cet univers dépourvu d’autre intention que de servir une activité rationalisée.

Je sais que quinze ou vingt ans plus tôt, en France, Yves Adrien à travers Novövisiondisait déjà aimer des choses semblables, par exemple les néons des stations-service ou les premiers écrans interactifs, comme pour se réjouir à l’envers d’une post-humanité imminente. Mais dans notre cas, je crois que l’on sentait moins s’annoncer l’apocalypse robotique que se dilater peu à peu une sorte d’espace creux au sein du réel, tellement creux dans sa façon de proposer des choses et d’en exclure d’autres, qu’on ne pouvait qu’y trouver le loisir de l’enchanter ou du moins de l’activer à notre manière, même s’il n’était pas fait pour ça. On trouvait beaux les gris et les pastel de nos dossiers d’inscription à la fac, on appréciait les choix de typos par défaut de la plaquette d’une mutuelle étudiante. Le principe du template appliqué à l’art – à l’art non-appliqué, pour le coup – pouvait me plonger dans d’obscures méditations et je crois que ça me plaisait énormément de pouvoir négliger ainsi l’existence du beau volontaire et customisé, et de célébrer intérieurement la manifestation d’un beau par accident, d’un phénomène indistinct sur lequel on projetait sans trop pouvoir l’articuler un sentiment de familiarité et de bizarrerie combinées.

Insupportablement prétentieux aux yeux de certains, ce snobisme qui voulait faire d’une fabrication à usage interne un objet de contemplation à usage externe marchait en tout cas plutôt bien dans la sphère graphique et visuelle. En revanche, en musique, il offrait moins de matière, moins de contenus, sinon dans quelques génériques, jingles ou indicatifs dont j’ai déjà parlé rapidement et qui de toute façon n’étaient jamais aussi non-intentionnels, aussi obtus. Et puis un jour dans une émission hyper importante pour moi qui s’appelait Mondial Twist sur Fréquences Paris Plurielles, j’ai entendu un morceau d’Oval. Vous savez peut-être que Markus Popp, l’homme derrière ce pseudo alors signé chez Mille Plateaux, a été l’un des premiers musiciens à travailler sur le glitch, en l’occurrence sur ces sons de lecteur CD qui “saute”. Le fait qu’on puisse fabriquer tout un album autour de ces sonorités perturbatrices m’avait tout de suite parlé. Non parce qu’il en résultait une sorte de chaos inaudible, bien au contraire : le résultat sonnait comme une sorte d’ambient amniotique, que les mini sursauts des glitches cadençaient de façon aléatoire, mais jamais brutale – ce que révélait le neutre et l’objectif quand on les faisait craquer, c’était donc une sensation effarante et veloutée de félicité, de béatitude imprévue.

Systemisch et 94diskont avaient d’abord exercé sur moi un trouble qu’il était difficile de m’avouer car je ne le maîtrisais pas, je n’avais pas décidé qu’il me plairait. Mais assez vite, j’en étais devenu fan. Pour des travaux artistiques portant sur l’usure du CD et l’ennui creusé par la technologie, ces deux albums étaient mêmes paradoxalement inusables. Les titres faisaient allusion au jargon du commerce (« Shop In Store ») et de la bureautique (« Line Extension ») mais aussi au terrain lui-même du détournement de Popp (« The Politics of Digital Audio »). Ce jeu sur le détournement, ce vicelard de Popp refusait d’ailleurs en interview d’en reconnaître les qualités esthétiques, il en niait l’étrange volupté, sûrement par provocation mais peut-être aussi parce qu’il n’avait pas prévu que cette volupté advienne de manière si évidente.   

Quand il s’associa avec Jan St-Werner de Mouse On Mars pour produire le premier album de Microstoria, Popp n’osa cette fois-ci pas nier la beauté accidentelle de leurs compositions et daigna qualifier le fruit de leur collaboration de playful, “ludique”. Une façon discrète de décrire l’espièglerie à bas bruit qui file tout le long d’Init Ding, un disque qui lorsque je l’ai découvert un ou deux ans après sa sortie m’a fasciné par sa capacité à ne justement rien offrir de fascinant, pour au contraire s’intéresser de façon plus ou moins fortuite à la fadeur et l’atonie de la sphère publique en cours de cyber-réification.

C’est donc de l’ambient bureautique et informatique, qui s’intéresse de très près à des choses en général exclues du champ esthétique audio : on y reconnaît certes quelques glitches, mais surtout on y identifie les sons des premiers modems, des imprimantes, des microprocesseurs qui moulinent, de l’allumage de la tour ou de l’écran. C’est comme si « l’âme » ces appareils se manifestaient à travers eux, parfois saisis en gros plans par de bien métaphoriques micros, comme si leurs gluons chantaient des petits bouts de mélodies, au lieu de répondre en gueulant, comme dans Téléchat, aux questions de Groucha et Lola. C’est aussi de l’ambient au sens classique, Eno-esque du terme car ce sont des plages qui ne s’écoutent jamais activement, puisqu’il ne s’y passe rien de spectaculaire, ni même de très dirigé. Pourtant on entend donc s’y développer ce projet figuratif plutôt clair et naïf : celui d’animer les machines et surtout de mimer le rapport entre leurs usagers et elles, elles qui se présentent comme ergonomiques, sont censées rendre service et venir nous simplifier la vie ou du moins nous épargner diverses contraintes intellectuelles et émotionnelles.

Ces rapports, dans la musique de Microstoria, semblent affectifs, chaleureux, consolateurs, voire romantiques. L’émotion propre à Init Ding n’est pas mieux illustrée par un passage qu’un autre : on la devine en continu, dans son grain même, on la sent dans l’air qui y flotte du début à la fin, pareil à celui d’un système de climatisation. « Slap Top », « File Care », « Dokumint » : les titres eux-mêmes sont envapés par cette ambiance d’open-space et de nouveau monde du travail dématérialisé. Et pourtant, malgré toute son inconsistance et toute sa volatilité,  Init Ding travaille – en déconnant un peu, bien sûr, puisque Markus et Jan savent donc se faire playful – sur l’idée de poussière, de débris, presque de rebut de cette industrie pourtant présentée comme encore neuve, voire balbutiante au milieu des années 90. C’est un disque qui avec une grande légèreté déroule néanmoins un propos critique sur l’avènement du Powerbook et des CD-Rom.

Je n’ai jamais trop cessé d’écouter Init Ding mais j’y suis revenu plus fort que jamais au moment où, précisément, j’ai commencé à travailler dans une entreprise, en l’occurrence dans un open-space. L’atmosphère particulière des bureaux vécus de l’intérieur, l’omniprésence des outils qui les coordonnent, m’a presque tout de suite déprimé une fois advenue hors de mon ancien fantasme snob. Et ce n’est pas du tout la faute des gens ni du travail que j’y accomplissais ou n’y accomplissais pas : l’agent de mauvaise ambiance, c’est tout ce matériel disposé sur toute cette surface sans nécessité, et tous ces fonctionnements invisibles, internes aux appareils, que Microstoria avait trouvé mignon de vouloir faire jouer à vivre. Et évidemment, de ces longues heures de torpeur en office space, c’est bien souvent grâce à Init Ding dans mon casque que j’ai pu m’extraire.

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