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Cette légende de la house escroquait ses fans !

Joe Lewis « Love of My Own »
Target Records, 1986
Musique Journal -   Cette légende de la house escroquait ses fans !
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Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de Joe R. Lewis, DJ originaire de Chicago, mais sachez que les quelques EP qu’il a sortis sous son nom obsèdent quelques centaines de personnes, moi compris. J’ai demandé à Serge Verschuur, patron néerlandais de Clone records, pourquoi il aimait ces disques au point d’en fabriquer de nouveaux pressages sur son label. « À la fin des années 1980, Joe Lewis a produit des titres qui comptent parmi les meilleurs morceaux de l’histoire de la house, m’a-t-il répondu. Très peu sont arrivés jusqu’en Europe à l’époque et surtout, les conditions dans lesquelles ces morceaux ont été créés demeurent obscures. » Entre 1986 et la fin des années 1990, Joe Lewis a en effet sorti de très bons maxis, qu’on aimerait entendre plus souvent en club et j’espère donc au passage qu’il y a des DJ parmi les lecteurs de Musique Journal.

Le premier vinyle de Joe Lewis, un deux-titres sorti en 1986, s’échange sur Discogs au prix délirant de 189 dollars. Mais la valeur de ce « Love Of My Own » n’est pas le simple produit de l’offre et de la demande. Certes pressé à très peu d’exemplaires, ce disque paru sur Target Records – son propre label – fait surtout partie de ces références cultes des débuts de la deep house de Chicago, empreintes de mystère. Il possède un son qui paraît avoir été conçu hors-sol, à l’ombre des Frankie Knuckles et autres Joe Smooth. Un bruit blanc, pas désagréable mais continu, tapisse l’ensemble de ses morceaux. Si la poussière accumulée sur la TR-707 battant le rythme pouvait émettre un son, ce serait celui-là : un souffle qui donne l’impression que le titre a été retrouvé après des années passées à reposer sous terre. Les synthétiseurs éthérés produisent des accords timides et mélancoliques, on dirait que le musicien n’enfonce qu’à moitié les touches de son clavier par peur de mal faire. Comme les meilleurs morceaux de Chicago house, les titres mêlent amateurisme touchant et grand professionnalisme dans la production, servie par des reverb et autres delay très dubby ainsi que par une ligne de basse ronde, puissante. Non crédité sur la première presse, le mixage est l’œuvre de Larry Heard et le morceau a été enregistré dans la foulée du hit « Bring Down the Walls », dont il reprend les presets.

Six EP formidables sortis entre 1986 et 1994 ne suffiront cependant pas à faire entrer Joe Lewis dans la grande histoire de la house de Chicago. Son nom semble avoir été effacé au générique, alors qu’il est pourtant l’un des producteurs les plus emblématiques des balbutiements du mouvement. La plupart des documentaires consacrés à la scène de la Windy City ont, il faut le dire, été influencés par l’engouement planétaire qu’elle a suscité au cours des années 1990. Ils présentent souvent les fondateurs du genre comme des demi-dieux. On les qualifie de « légendes » comme s’ils étaient chevaliers de la table ronde, de « vétérans » comme pour désigner des gueules cassées revenues du Vietnam. Développées à posteriori, ces narrations kitsch de la house et de la techno de Detroit servent une logique marchande : elles permettent aux DJ stars de fasciner le public et de remplir les salles. L’image des artistes house est ainsi construite, en opposition à celle des rappeurs, souvent décrits comme ultra violents. Certes, l’imaginaire et les discours véhiculés par les deux styles divergent. La house n’a pas pour première vocation de décrire littéralement la dure réalité : elle aide plutôt les danseurs à s’en échapper. Cela n’empêche qu’à Chicago que les principaux protagonistes du rap et de la house sont souvent originaires des mêmes quartiers défavorisés du South Side. Mike Dunn a grandi à Englewood, quelques décennies avant Chief Keef. Et Mr Lee, célèbre producteur de house signé sur Trax, a produit des sons new jack sur lesquels a chanté R. Kelly à ses débuts. Mais le story-telling house a tendance à ignorer cette proximité.

Si Joe Lewis n’est pas au casting, c’est qu’il n’a rien d’un demi-dieu. Son histoire ne raconte pas l’histoire fantasmée de la house music, elle ne dit rien des milieux gays, de l’ouverture d’esprit associée au mouvement et ne délivre aucun message de tolérance. L’histoire de Joe Lewis, on la connaît à peine et ce qu’on en sait laisse présager un certain penchant pour le sarcasme, le coup de poignard dans le dos, voire l’abus de faiblesse.

Depuis plusieurs années, ces traits de caractère nourrissent une polémique au sein de la communauté Discogs. Les diggers s’écharpent par commentaires interposés pour savoir s’il faut continuer à acheter les EP de Joe Lewis. En cause :  un litige qui oppose l’artiste à un DJ anglais bien plus jeune que lui : Jaime Read. En 1995, Lewis vient de sortir deux EP sur le célèbre label Relief, versant dur de Cajual, et enchaîne sur une tournée européenne. Il passe par Brighton en Angleterre où il rencontre Jaime Read, alors âgé de 18 ans. Le musicien qui débute est désireux de lui faire écouter ses productions enregistrées dans le studio de Lee Purkis alias In Sync. Lewis entend les sons et propose immédiatement au jeune Britannique de sortir un maxi sur Relief. Il lui suggère même d’éditer ses titres sous la forme d’un « Joe Lewis presents… Jaime Read ». Impressionné, l’Anglais lui confie ses cassettes, qui contiennent une dizaine de morceaux originaux. Puis l’Américain repart chez lui. Mais quand Read le rappelle, il ne répond pas. Si son « poulain » insiste, Joe décroche pour mieux lui raccrocher au nez. C’est le début d’une belle collaboration.

Quelques mois après leur rencontre, Joe Lewis fait son grand retour dans les bacs, toujours sur Relief. Le EP « Back to the Beginning » présente quatre titres – tous composés par Jaime Read, sans qu’il ne soit crédité nulle part. L’Anglais apprend la nouvelle et tente par tous les moyens de récupérer ses cassettes. Lors de leur rencontre, Joe lui a transmis le contact d’Armando Gallop, un temps pressenti comme remixeur, alors Jaime tente le coup et lui demande de l’aide. Armando essaiera de récupérer les cassettes de Jaime mais il est rapidement empêché par sa maladie. Le DJ meurt d’une leucémie au mois de décembre 1996. Au total, Joe Lewis sortira trois EP sous son propre nom, en réalité composés par le DJ anglais.

À l’époque, l’affaire de plagiat ne fait pas grand bruit. Mais en 2005, quand le label Peacefrog décide de sortir un best-of de Joe Lewis, Internet a fait son apparition dans le paysage et les secrets de ce genre deviennent difficiles à garder. Jaime Read lance lui-même les hostilités via son compte Discogs. Il signale tous les morceaux qu’il a composés « pour » Joe et raconte comment l’Américain a profité de sa candeur de jeune fan. Chez Peacefrog, on n’a apparemment pas pris la peine de vérifier l’origine des titres transmis par Lewis. Quant au DJ de Chicago, il ne paraît pas vraiment hanté par la culpabilité et va jusqu’à dédier ce  best-of à son frère défunt. Read, lui, a publié cette année un EP comportant les morceaux originaux, qu’il a intitulé « Stolen Music ».

Plus que le plagiat en lui-même, c’est bien le décalage entre le parcours de Joe et l’imaginaire house qui est insupportable pour les fanatiques qui hantent les commentaires sur Discogs. Un certain Piskavac commente ainsi, le 23 août 2010 : « C’est triste de voir qu’une légende de la house comme Joe Lewis peut s’abaisser à ce point » – sous-entendu : on ne peut pas être un sale type quand on fait de la house. Le même genre de réactions se produisent à chaque fois que la réalité de Chi-Town perce le discours positif de la house. Quand Robert Armani prend l’argent de jeunes labels indépendants sans jamais livrer ses remixes, les dévots de la house tombent des nues et promettent de ne plus jamais écouter ses morceaux. Même dégoût quand Terrence Parker, une « vraie légende » de la house (de Detroit, en l’occurrence), qui mixe avec un combiné de téléphone en guise de casque audio, pose des lapins aux promoteurs européens après avoir empoché son cachet. Des attitudes qui, si elles étaient le fait de rappeurs, contribueraient à leur légende, sont ici perçues comme une trahison de l’esprit « underground ». Depuis peu, Joe Lewis connaît un petit regain de popularité, provoqué par la réédition de ses premiers EP chez Clone. Le label Housewax a mis en ligne les snippets de son prochain disque, quatre titres de house naïve typique de Chicago. De coups bas en tracks géniaux, le mystérieux Joe Lewis continue donc de son côté de produire ce petit bruit blanc qui souffle sur la house.

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