Quotidien de recommandation musicale

Dans la grande tradition des crooners maladivement timides

LEWIS L'amour
R.A.W. / rééd. Light In The Attic, 1983
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Musique Journal -   Dans la grande tradition des crooners maladivement timides
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Le cas Lewis est symptomatique de notre époque : cette poursuite désespérée, d’abord, de récits et de figures d’exception (de préférence passés, délaissés ou méconnus), puis son revers indissociable, celui de la défiance et de l’incertitude. Les faits présentés dans tel cas sont-ils réels, illusoires ? L’attention portée à tel autre cas est-elle légitime ? Lorsque Light In The Attic décide de rééditer L’amour en 2014, nombre d’auditeurs doutent de l’histoire supposée de Lewis et de la trajectoire de son disque. « L’œuvre en elle-même y est dénuée d’intérêt puisque fictive » pourrait-on lire – à l’image, l’année précédente, du projet-hoax Kosmischer Laüfer, censé réunir les compositions d’un artiste de la RDA, au tournant des années 70, destinées à motiver les athlètes est-allemands. D’autres mélomanes s’abandonnent au charme du récit que racontent, par petites touches, le label et la presse. En ce qui me concerne, quoique réfractaire à toutes les manœuvres de ce genre, et profondément attaché à la notion d’authenticité, je dois admettre m’être totalement épris, subitement, non seulement pour ce qui entoure la persona de Lewis, mais aussi cet obscur objet, si hésitant et si précaire. Au point de ne plus pouvoir, ni vouloir en douter.

Il est vrai que le seul parcours de Lewis peut faire impression, et occulter ses créations, hélas. Beaucoup s’y sont intéressés pendant un temps, et s’en sont contentés, trop brièvement. Mais les deux se subliment véritablement l’un l’autre et font pareillement écho à une autre obsession de notre temps (ou disons une tendance de plus en plus prononcée) : la tentation de l’évaporation, que j’évoquais déjà dans un précédent article sur Cornelius. Autrement dit, l’abandon de toute vanité et de tout dessein, si ce n’est celui de dériver. Lewis aurait ainsi décidé, au début des années 80, de renoncer à sa carrière à Wall Street (il est alors agent de change et mène une existence fastueuse), et de quitter New-York pour Los Angeles, aux côtés de sa copine, au volant d’une voiture de luxe – l’anecdote pourrait d’ailleurs être le point de départ du jeu d’arcade Out Run, autre fétiche et symbole de cette décennie éclatante, du simple plaisir de conduire, une passagère assise à ses côtés (pardon pour la dimension sexiste), à travers les contrées européennes.

Lewis résida au Beverly Wilshire le temps de l’enregistrement des dix titres composant L’amour, paya le photographe de la pochette (Edward Colver) avec un chèque en bois et pressa un certain nombre de copies, avant de s’évanouir. L’amour est découvert en 2007, dans un marché aux puces d’Edmonton au Canada. Matt Sullivan, le fondateur de Light In The Attic souhaite le rééditer, avec le consentement de son auteur, invisible et anonyme. Randall Wulff, le véritable nom de Lewis, lui est communiqué par Colver, et l’on devine plus tard sa nationalité canadienne. Il s’est éloigné de ses proches il y a de cela plusieurs années, et certains membres de sa famille refusent de donner suite aux demandes du label américain. Un ami d’enfance renseigne toutefois Sullivan, et les représentants de LITA retrouvent Lewis à Vancouver, affable mais distant, éludant certaines questions et ne souhaitant pas percevoir les royalties de l’album (on parle de 20.000 dollars).

En 2015, il accorde une interview au magazine Maxim (celui-là, Playboy ou Esquire, comment en aurait-il pu être autrement, honnêtement ?), avant de disparaître à nouveau, et avec lui toute la ferveur éphémère qui avait entouré la réédition de L’amour, lorsqu’elle égayait Pitchfork et Noisey et que les mélomanes se laissaient aller au rétro-historicisme, sur YouTube ou ailleurs, en le comparant à Arthur Russell, Nick Drake, James Blake, Brian Eno et Devendra Banhart. Au-delà du récit, qui émerveille autant qu’il exaspère, subsistent ces dix titres composés en 83, avec un second album (Romantic Times, 1985) découvert dans la foulée et presque aussi remarquable (ne serait-ce que pour certains titres, et puis pour sa cover de golden boy, un cigare à la main, devant une Mercedes-Benz et un jet privé).

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Les sonorités chancelantes de L’amour, d’une si faible constitution, et la voix imparfaite de Randall Wulff, ont quelque chose de fragile, mais d’une fragilité sans complaisance. C’est plutôt de l’ordre de l’abandon et de la résignation. Les synthétiseurs, particulièrement, me paraissent s’aligner sur la personnalité élusive et insaisissable de Lewis, la même nature fuyante de son existence. Le fait d’être conscient de son cheminement – et d’y adhérer, surtout – peut amener à surinterpréter (ce que je suis certainement en train de faire), mais les raisons l’ayant poussé à vivre ainsi, qu’il a choisi de taire, et plus généralement le trouble et toutes ces ombres qui couvrent son vécu, m’incitent à m’y projeter encore davantage, quitte à m’y égarer moi-même. C’est encore différent des essais mélancoliques d’un artiste plus ou moins résigné et aussitôt libéré de toute contrainte, parce qu’il commence à accepter l’idée que sa carrière est désormais derrière lui, comme ce fut un peu le cas pour Mark Hollis ou Paddy McAloon. C’est sans doute plus proche de l’oeuvre d’un artiste disparu tragiquement, ou qui se serait lui-même donné la mort, comme Purple Mountains et David Berman récemment, mais sans cette fascination morbide qui peut parfois nous habiter. Ou bien d’un album « de deuil » (Hejira de Joni Mitchell, par exemple), à certains égards. Mais je n’ai pas souvent pu expérimenter cette sensation. Le seul exemple qui me vienne en tête est celui de Vincent Gallo et de son album When, toujours avec cette même pudeur dans la vulnérabilité, cette même apparence faussement niaise, cette même volonté de fuite. Et toujours ce doute qui persiste, le fait qu’il puisse s’agir de quelque chose de purement ironique.

Le sentiment de fugue dans le cas de Lewis (celle d’une certaine routine, même dans un monde aussi peu routinier que celui de la finance) que l’on perçoit à l’écoute de L’amour revêt un certain caractère, il dissimule une sérénité d’esprit que rien ne semble pouvoir ébranler. C’est d’autant plus flagrant lorsque les neuf premiers titres défilent, et que survient pour finir « Romance For Two », dernier fragment semblable à une heure bleue, dont j’estime qu’il touche véritablement au sublime. Lewis n’y paraît jamais autant hors de portée, éloigné de toute préoccupation. C’est la résignation que l’on y entend, de celui qui a accepté, ou mieux, qui a décidé de son sort et ne peut désormais être atteint. Et les synthétiseurs, à nouveau, dont les notes sont tenues pendant plusieurs secondes avant de s’estomper subitement, poursuivent leur échappée.

J’ai l’impression que L’amour, quelques années après sa ressortie, n’est pour la plupart des gens qu’un album insolite mais relativement dispensable et anecdotique (au propre comme au figuré) inscrit sur la longue liste des rééditions de références méconnues. Plus injuste encore, on dirait que l’engouement parfois zélé et quelque peu disproportionné, et le storytelling qui lui a été associé, ont pu ternir ce qu’on y entendait. Je ne le considère pas tout à fait comme un chef-d’œuvre, à l’exception du titre qui le clôt, mais il me semble qu’il y a en lui quelque chose de plus estimable et de plus profond que la simple joie passagère de dénicher ces fameux trésors cachés. Et il me semble bien plus apte à résonner en nous avec amplitude que ce que l’on aurait pu penser à première vue.