Quotidien de recommandation musicale

Les souffrances du jeune Carl Craig

PSYCHE/BFC Elements (1989-1990)
Planet E
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Musique Journal -   Les souffrances du jeune Carl Craig
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Certes, ce n’est pas la peine d’être un énorme chineur de techno pour connaître les morceaux faits par Carl Craig au tout début de sa carrière sous les pseudos Psyche et BFC. Mais j’ai l’impression que le public plus généraliste, disons les lecteurs de Trax, les a moins gardés en mémoire que ses albums de la deuxième moitié des années 90 sous son propre nom (ou sous celui d’Innerzone Orchestra pour Talkin Loud qui m’avait ni plus ni moins révolté à sa sortie), ou que ses irrésistibles remixes du milieu 2000, ou même que ses autres projets des débuts comme 69 ou Paperclip People. Probablement parce que les tracks qui composent cette anthologie (sortis en maxi sur différents labels à l’époque, puis rassemblés une première fois en 1996 sur Planet E, puis réédités en 2013, encore sur le label de Craig) sonnent plus lo-fi, moins mûrs et moins sûrs que le reste des travaux du producteur de Detroit. Mais aussi – et même surtout, à mon avis – parce que trente ans plus tard ils ne ressemblent pas beaucoup voire pas du tout à ce qu’on a pu ensuite appeler “la techno”, ni même tant que ça à la techno de Detroit de consommation courante. Bien sûr, parce que Carl va déjà voir du côté européen en testant notamment des morceaux breakbeat, mais sa différence ne se limite pas qu’à un choix formel.

Ses créations sont plutôt une version embryonnaire (et donc forcément personnelle et intime) de la techno, pas encore déployée et majestueuse, et qui tente d’emprunter une voie qu’elle n’empruntera plus par la suite, en tout cas plus sous le nom de techno. C’est de la musique hyper fragile, cassante, dont les parties ne s’imbriquent pas facilement : les rouages ne sont toujours bien huilés, il n’y a pas souvent ce sentiment de vélocité assurée qui anime tant de tracks du genre. Il règne parfois une très grande agitation rythmique mais ça n’est que rarement dansant : les boîtes à rythmes sont dans le stress, la panique, elles miment plus des spasmes que du groove. Et si les synthés n’ont pas du tout l’agressivité ou l’énergie des tubes house ou techno qui pullulaient alors, le résultat ne ressemble pourtant pas non plus à ce que feraient peu de temps après les compilations Artificial Intelligence de Warp et avec elles toute la petite scène electronica balbutiante, bien que les composants y soient à peu près similaires. Car Craig, qui à l’époque avait à peine 20 ans, faisait une musique d’une mélancolie bien plus fiévreuse, sans résolution sereine en vue, qui n’avait rien de la passivité béate de la plupart des trucs anglais néo-ambient/chillout, liés aux raves et aux drogues et tout ça.

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Je ne sais plus où j’avais lu, qu’outre Kraftwerk et George Clinton, Carl Craig avait beaucoup écouté les Smiths, The Cure ou Echo & The Bunnymen : même si ce serait abusé de dire que cette influence est manifeste dans les morceaux de Psyche et BFC, j’y entends néanmoins un goût pour le lyrisme désespéré et la confusion des sentiments qui n’existe pas ailleurs à Detroit, première ou deuxième vague. Derrick May, certes, fait lui aussi dans la complexité et le tumulte, mais chez lui l’émotion y est à mon sens plus uplifting, plus fière, moins bluesy. Et je trouve aussi qu’en termes de cadence, de pace, les titres de Elements sont plus en train de marcher ou d’errer que de courir ou de sauter : à l’exception du dernier titre, « D-funk », ce sont des piétons romantiques, des flâneurs au teint gris plus que des danseurs ou des athlètes en pleine expansion. Il y a peut-être “Evolution”, et bien sûr le classique “Chicken Noodle Soup” – avec son breakbeat qui anticipe le gimmick de la B-More – qui réussissent à imprimer un truc plus physique que le reste, mais les nappes les noient d’une eau un peu trop triste pour faire d’eux de véritables “bombes jetées sur le dancefloor”. Et ne me faites pas le coup de la deepness de la deep house ou de la deep techno, c’est pas du tout le même délire que Larry Heard dont les morceaux, même s’ils ne les pensait pas pour les DJ, étaient produits avec une approche plus pro, qui leur permettait d’être correctement intégrés à des mixes sans que ça détonne trop, ne serait-ce qu’en termes audio – alors que là, je suis pas spécialiste mais je crois que les tracks de Carl sont juste injouables.

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En fait, le feeling d’ensemble de ce disque m’évoque plus que tout autre chose ce que faisaient les gens de la soul anglaise de l’époque, à savoir Soul II Soul, Massive Attack, et même aussi Nicolette avec Shut Up & Dance : une musique “urbaine” au sens premier du terme, propre à la vie quotidienne en métropole plus qu’à l’exaltation des clubs ou des raves. Evidemment, ce n’est pas la même patine, il n’y a pas la touche jamaïcaine, les breakbeats sont parfois plus rapides, mais par exemple sur les époustouflants “Galaxy”, “From Beyond” ou “Crackdown” (où l’on distingue en arrière-fond une piste vocale chuchotée en français par Sarah Gregory, une Anglaise post-punk, ex-membre de Allez Allez, qui s’est ensuite installée à Detroit), on entendrait bien Diane Charlemagne, Caron Wheeler ou Shara Nelson. Je trouve qu’il y a le même côté à la fois rond et fébrile du son, la même sensation d’isolement chaleureux, c’est une musique qui s’adresse au cœur avant tout, même si elle a ses racines dans des traditions liées à la danse. C’est aussi peut-être parce que Craig avait enregistré une partie des morceaux de Elements en Angleterre ou en Belgique.

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Ce que je voudrais souligner en parlant de ce disque, c’est que là où la house de Chicago a trouvé assez vite, malgré l’extrême diversité de ses sources, une espèce de forme fixe et qu’elle a accepté son destin de “genre” réclamé par le marché, la techno de Detroit, elle, a persisté lors de ses premières années d’existence à fonctionner comme une musique d’auteur. À part les tubes de Saunderson, l’immense majorité des titres sortis de la ville ne suivent pas un format identifiable : ce n’est pas pour rien qu’ils ont vite fait l’objet d’un culte par les initiateurs britanniques de l’electronica comme Black Dog, Stasis, B12, etc, dont le travail de copiste a d’ailleurs dû contribuer à standardiser un peu ces créations au départ faites à l’arrache.

Je sais que là je rentre dans des considérations historiques sans doute fumeuses, alors que je me dois avant tout de vous faire retenir une seule chose, c’est que cette compilation est, ainsi que le disent les commentaires Discogs, un énorme classique, une collection indispensable, un vrai miracle de musique électronique d’une beauté qui, malgré sa teneur miroitante, parvient pourtant à s’imposer comme une évidence. Ça peut être curieux de la réécouter aujourd’hui, alors que Craig a sorti par la suite des choses beaucoup plus viriles et produites et qu’il est devenu une figure majeure et institutionnelle du circuit club. C’est de la musique qui n’est donc ni de la pure techno, ni de l’IDM au sens un peu “indie” du terme : son lyrisme est trop puissant, ses matières trop friables, et en définitive elle reste authentiquement inclassable. Elle s’écoute comme on découvrirait une langue perdue, un art effacé ou un genre de minerai rare dont un seul et unique exploitant aurait trop vite, hélas, épuisé le filon.