Quotidien de recommandation musicale

À la recherche de l’ambient de bureau, épisode 3

MAIN Firmament IV
Beggars Banquet, 1998
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Musique Journal -   À la recherche de l’ambient de bureau, épisode 3
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Après les gluons de Microstoria et les tapisseries vivantes quoique invisibles de X.Y.R., je voulais parler en ce début de semaine d’un disque d’ambient qui lui ne cultive ni le jeu, ni l’effacement, et qui au contraire se fossilise dans les oreilles du salarié. J’ai bien conscience que l’image n’est pas des plus délicates, mais la musique de Main alias Robert Hampson semble vraiment résonner du fond des entrailles telluriques, elle a l’air creusée, souterraine, mais occupe des fréquences assez hautes pour ne pas tout à fait perturber le travailleur occupé à exécuter ses tâches tout en inflitrant la croûte de sa conscience. En l’occurrence, les compositions – qui combinent field recordings abstraits et électronique bas-bruitiste – m’apparaissent recommandées pour des activités plutôt intenses, de type rédaction ou correction de documents qui rigolent pas, recueil ou saisie de données, codage, que sais-je, personnellement ça me convient très bien quand je dois traduire des articles sans trop les réadapter, que j’enchaîne les phrases inexorablement (non sans cette virtuosité qui fait de moi l’un des professionnels les plus recherchés du secteur sur la place de Paris). C’est de la pesanteur qui stimule, de la tension qui rassérène.

Ça déroute pas mal, au départ, car ce n’est ni de l’ambient chaleureux qui peut s’écouter en fond avec des amis, ni de l’ambient isolationniste qui pourrait se prêter à la méditation dans des ténèbres de glace. C’est de la neutralité sans bienveillance, mais avec beaucoup de matière et de vigueur, ce qui n’est pas inutile non plus : ça vit, ça se meut, comme un animal qu’on ne voit pas, ou comme un sol qu’on croit figé. On pense à tout ce qui relève du limon, du humus, de l’érosion, la notion de minéralité est omniprésente mais aucun caviste ne saura vous aider à vous y retrouver. C’est un disque d’une force et d’une présence telles qu’au moment où vous commencez à penser qu’il vous oppresse, il vous apprend à l’écouter, à l’aimer, à le toucher : il fait preuve d’une vraie vertu pédagogique, il dialogue avec l’auditeur en dépit de son apparence quelque peu obtuse. Il n’y est plus tout à fait question de musique : les mélodies n’y existent pas, les harmonies pas trop non plus, ou alors ce sont des harmoniques, des bribes arrachées à l’écriture standard, qui évoquent une sorte de blues sans horizon, sans température fixe. Mais ça reste pourtant une œuvre très désirable, dont l’écoute procure une expérience sonore évidente, infiniment épanouissante – je l’ai parfois écoutée en boucle toute une matinée, voire toute une journée, des jours de grisaille, forcément, et ça soigne, ça fait sortir de soi. Peut-être parce que ça creuse le son plus que ça l’impose, comme je le disais plus haut.

Si vous ne le connaissez pas, Robert Hampson faisait partie de Loop, très bon groupe de la fin des années 80 qui faisait une sorte de rock psyché, dont le goût des riffs à l’ancienne l’éloignait de la scène shoegaze/noisy-pop, même s’il partageait avec elle un certain romantisme à la peau fine. C’est à peu près la même catégorie que Spacemen 3, en gros. Il a aussi joué dans Godflesh avec Justin Broadrick le temps d’un album, et donc monté après la séparation de Loop le projet Main, avec l’autre guitariste du groupe, Scott Dawson. Au départ, leurs disques ont exploré les possibilités texturales de la guitare hors du riff et de la forme rock, avant de carrément zapper l’instrument pour ne plus s’intéresser qu’au fréquences, qu’aux vibrations du son lui-même. Dawson est parti de Main en 1996, deux ans après leur apparition sur Ambient 4 : Isolationism qui reste une des anthologies les plus radicales jamais sorties sur une major (même si la major en question s’appelait Virgin) et sur laquelle figuraient abondamment, sous différents pseudos et combinaisons, Broadrick et son ex-collègue de Napalm Death Mick Harris, ainsi que leur ami Kevin Martin.

Si le « dark ambient » et les courants les plus méditatifs du noise semblent souvent animés par une certaine mystique, une dimension funéraire ou habitée parfois trop surplombante, la musique de Main sur cet album me plaît beaucoup car elle est au contraire dénuée de tout mystère. On n’a un peu de mal à la connaître, à l’apprivoiser, mais elle ne prétend à aucune autorité particulière. Elle pourrait très bien exister sans vous, et quand vous aurez éteint votre ordinateur et posé votre casque, elle accueillera peut-être sans les effrayer les rares rôdeurs qui la nuit s’aventureront dans les couloirs de votre lieu de travail.