Quotidien de recommandation musicale

Paris, 2019 : un honnête père de famille tombe amoureux de la J-Pop

Otoboke Beaver Itekoma Hits
Damnably, 2019
HARU NEMURI Haru to Shura
Specific Recorcings, 2019
REIKO KUDO Rice Field Silently Riping in the Night
TAL, 2000
Sachiko Kanenobu Misora
Light In the Attic, 1972, rééd. 2019
ZOMBIE-CHANG Petit Petit Petit
Toothpaste, 2019
Parsnip When the Tree Bears Fruit
Trouble In Mind, 2019
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En musique, il m’est arrivé deux choses notables en 2019. La première, c’est que je suis enfin capable d’établir un Top 10 musical. La seconde, c’est que j’ai acheté trois albums assimilables à de la J-pop. Autant dire que la surprise à été grande et que je me devais de la partager. Si depuis quelques années, je place le Japon au pinacle de tout ce que la culture populaire a pu produire après-guerre (après avoir passé ma vie à prêter allégeance à l’anglo-saxonnie), la J-Pop se voyait catégoriquement exclue de cet engouement. J’ai un moment cherché à comprendre ce qui me rendait à ce point hermétique à un genre bubble-gum s’il en est – en vain. À part « c’est cauchemardesque », j’avais beaucoup de mal à mettre les mots sur ce qui me rebutait réellement dans la production musicale nippone dite « pop » d’après les années 80. Quelques séjours au Japon à entendre du « Arigato, arigato, arigato gozaimasu » chanté à tue-tête par des idoru dans les haut-parleurs de diverses boutiques m’ont convaincu que je n’avais rien à faire sur ce terrain et que ce terrain n’avait même rien à faire dans ce que je considère être de la musique. Sectaire et dogmatique, je l’affirmais tout haut : la J-Pop n’avait rien à offrir à la musique, ou au public, et ceux qui l’aimaient faisaient preuve d’aspirations esthétiques douteuses, voire irrécupérables. Puis 2019 est arrivé, et aidées par un contexte favorable, trois artistes assimilables à de la J-Pop ont non seulement trouvé une place dans mon Top 10, mais elles se sont installées dans ma vie, et dans mon cœur. Et au final, c’est la moitié de mon Top 10 qui a été colonisée par des chanteuses japonaises. Une sixième place étant réservé aux filles d’un autre Est – océanien, lui. Ce que je vais chercher à exposer à travers ces lignes, c’est que tout cela pourrait bien aussi vous arriver, par la grâce de trois artistes que je considère désormais aussi fondamentales qu’indissociables du paysage musical de cette fin de décennie : Otoboke Beaver, Haru Nemuri et Zombie-Chang. La preuve en trois saisons !

PRINTEMPS

Sorti d’un hiver plutôt apathique, le premier électrochoc s’est fait ressentir au printemps. Je surfais sereinement sur le dernier album de Solange tout en me disant que j’aimerais faire découvrir Billie Eilish à tous les adolescents de mon entourage (visiblement quelqu’un l’a fait à ma place) quand je suis tombé sur le titre “Don’t Light my Fire” d’Otoboke Beaver grâce à mon pote Jean-Marc dit Jimbo.

Difficile de ne pas être foudroyé par ce mélange de candeur extrême et d’ultra-violence quand on vient de passer du temps dans les volutes de 808 de “Down with the Clique”. J’ai sauté sur l’album du quatuor japonais pour m’assurer que le single n’était pas un coup de génie fugace. Non. “Don’t Light my Fire” est peut-être LE tube d’Itekoma Hits, le quatrième album du groupe, mais n’est pas pour autant isolé. L’album entier démonte et s’il est assimilable à du rockabilly hurlé comme du screamo sur certains titres, je devais me rendre à l’évidence : j’étais en train d’écouter un album de J-Pop. Mutante, un brin plus hystérique qu’une autre. J’utilise ce terme à contrecœur pour parler d’artistes féminines, mais je ne définirais pas mieux les envolées vocales d’Accorinrin, Yoyoyoshie, Hiro-Chan et Kahokiss, se renvoyant leurs répliques telles des Powerpuff Girls qui auraient croisé Aggretsuko (la salary girl qui fait du grindcore pour décompresser) à la sortie d’un karaoke du Golden Gai. Vous pourrez tomber amoureux de n’importe laquelle des Otoboke Beaver, un titre comme “What Do You Mean You Have Talk to Me at this Late Date?” vous permettra d’envisager une hypothétique relation complexe truffée de prises de tête pires que si vous aviez marché accidentellement sur le pied de Christine Angot.

Alors que j’écoutais les castors de Kyoto en boucle, entraînant dans mon sillon famille et amis – la violence mignonne d’Otoboke Beaver est étonnamment fédératrice –, voilà qu’une autre meuf – venue, elle, de Yokohama – s’est mise à frapper à ma porte. Découverte grâce à Florian Schall, qui l’a importée en France par le biais de son label Specific Recordings, Haru Nemuri n’a l’air de rien. C’est une gamine frêle qui semble se donner des allures de bad girl quand elle se met à rapper sur des instrus alliant J-Pop ultra vulgaire et indie-pop, mais sa capacité d’accélération est tellement sidérante que son album évoque l’une des attractions du parc Fuji-Q Highland, qui vous propose de de vous faire passer de 0 à 180 à l’heure en moins de 2 secondes.

Soudain transporté par des souvenirs d’Harajuku, j’étais subitement transpercé par le final cruel du film Antiporno de Sono Sion et le burn-out radical de son personnage. Haru Nemuri donne parfois l’impression de s’immoler sur ses morceaux. Comme je ne parle pas japonais, je ne sais pas ce qu’elle raconte, mais connaissant tout de même un peu la culture nippone, je me dis qu’elle s’enflamme simplement sur une vague histoire de feu qui ne serait pas passé au rouge. Quoi qu’il en soit, la souffrance suprême que je ressentais sur Haru to Shura s’étendait jusqu’au visionnage de concerts de la chanteuse. Il faut la voir se jeter à corps perdu dans le public venu assister à ses concerts dans des petites salles – dont certaines françaises. Si un jour je me mets à écouter exclusivement de la pop japonaise, je pourrais dire que c’est à cause de ce que m’a fait ressentir la touchante, la profondément émouvante Haru-chan. Du tragique qui peut se dégager d’elle, et du roc de 35 tonnes surgi de cette jeune femme que je n’imagine faire pas beaucoup plus d’1,65 mètre pour 45 kilos.

ETE

C’est ce même genre de fragilité qui m’a à nouveau cueilli à la découverte de Rice Field Riping in the Night, réédition d’un album initialement sorti en 2000 mais qui m’était totalement inconnu. Un disque qu’on croirait déroulé sur une feuille de verre de 1 micron, c’est-à-dire à peu près l’épaisseur du timbre de Reiko Kudo et à peine plus que celle de ses prods.

Bien éloignée de la pop traditionnelle, cette immersion lo-fi me permettait de reprendre pied l’été venu après un printemps émotionnellement bouleversant. J’avais en effet le plus grand mal à me remettre du sévère constat que j’avais non seulement acheté un album de J-Pop, qu’il m’avait ému aux larmes, mais qu’en plus j’étais devenu curieux du genre. L’été venu, cette descente sur une piste de rééditions vertes et poudreuses continuait néanmoins avec la ressortie du sublime Misora de Sachiko Kanenobu, écouté en boucle en juillet et août jusqu’à ce qu’on me fasse avaler mon téléphone et l’enceinte bluetooth qui allait avec.

La musique devrait se suffire à elle-même, mais le label Light in the Attic a fondé une partie de la promo de cette réédition – aussi pertinente que légitime par ailleurs – sur le fait que Philip K. Dick tenait à produire l’opus suivant de Kanenobu. Ça éveillera forcément la curiosité de certains lecteurs. Pour les autres, imaginez que le film d’horreur pastorale et zénithale Wicker Man ait été japonais, Misora aurait pu en être la B.O. Néanmoins, aussi bon soit Misora, je le connaissais déjà. Sa redécouverte au cœur d’une Yonne baignée de soleil et de tiques semblait de circonstance, mais Kanenobu et Kudo allaient-elles me suivre jusqu’à l’automne malgré la sortie attendue du nouveau Kanye West et les sentiers transgressifs sur lesquels une amie tentait de m’amener en me faisant écouter l’album d’Oboy, « un rappeur gothique » selon elle, sur les baffles d’une Twingo de 2002 ?

AUTOMNE

Oboy, pas mal ouais, mais sûrement pas dans un Top 10. En revanche, Zombie-Chang, je dis pas. Zombie-Chang alias Yung Meirin est apparue dans ma vie grâce à mon disquaire, qui vantait son nouvel album. Jamais entendu ce nom, et pour cause, jamais écouté de pop japonaise de type shibuya-kei, même à l’âge d’or où Pizzicato Five et Cornelius pouvaient se targuer de rivaliser avec le meilleur de l’indie-pop occidentale. Pourtant…

Je n’étais pas du tout prêt à concevoir que je puisse un jour être sensible à un ou une artiste qui me proposerait des chansons proches de tracks perdues des Prototypes en jouant avec un hand spinner lumineux. Non, ça je dois avouer que ça m’a fauché par surprise. Parce que contre toute attente, Zombie-Chang explose les carcans du goût en signant un album forçant le respect en citant d’entrée – enfin, c’est comme ça que je l’interprète – le Fantasma de son compatriote Cornelius, justement. Si elle était américaine, Zombie-Chang serait probablement Billie Eilish – on reste dans une certaine constance, donc. Si elle était française, je la verrais probablement comme le pire produit de l’hybridation de la musique, de la mode et de l’ultralibéralisme culturel. Une espèce d’Angèle démoniaque croisée des héritières d’Orties. Mais Zombie-Chang est japonaise. J’ai la chance de la découvrir de loin et de ne pouvoir compter que sur sa musique et le fantasme qu’elle m’inspire. Résultat de quoi, je n’ai pas envie de la haïr, j’ai envie de l’aimer quand elle chante “Sometimes, I Don’t Know” sur ses reverb qui seraient bien trop ringardes ailleurs que sur son album. Comme avec Haru Nemuri, l’envoûtement est pourtant immédiat. Si néanmoins c’est la phytothérapie et la médecine douce qui vous convient plus, j’ai terminé mon automne en prenant le bateau, pas pour traverser le Pacifique, non, mais pour aller du côté de la terre australe. Pour boucler la boucle, je crois que c’est à nouveau Jean-Marc qui m’a fait découvrir Parsnip, quatre filles du sud du monde. Vous pourrez me dire « hors-sujet » et vous n’auriez pas tout à fait tort, puisque pour commencer, l’Australie est autant à l’est qu’à l’ouest de la France. Mais il suffit d’écouter When the Tree Bears Fruit pour saisir le lien qui unit le groupe à leurs voisines asiatiques : légèreté entêtante, l’air d’en avoir rien à foutre et d’adorer méduser l’auditeur avec des mélodies bébêtes…

Ici, la saveur est plus garage et psyché, plus occidentale sans aucun doute, il y a même du sax joué nonchalamment sur certains morceaux – et je remercie les petits angelots de la musique de m’avoir fait découvrir le groupe par le biais de ses morceaux et non de ses clips complaisamment arty. Plus consensuel et tardif, When the Tree Bears Fruit ne m’a cependant pas fait oublier que mes idoles de 2019 s’appelleront encore dans trois semaines – quand sonneront les proverbiaux 12 coups de minuit – Otoboke Beaver, Haru Nemuri et Zombie-Chang. Ces deux dernières m’auront clairement fait oublier tout le mal que j’ai pensé de la J-pop jusqu’à il y a trois saisons. Trois saisons que j’ai passées à m’y baigner avec délectation. Trois saisons que ses chanteuses ont passées à saigner mon cœur et à briser tous mes interdits.