Le groupe prog tiers‑mondiste qui fantasmait la musique aztèque

TITO Quetzalcoatl
Discos Tixbi, 1977
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En fouillant dans les profondeurs de la musique électronique mexicaine, je suis tombé par hasard sur une oeuvre qui semble venue d’un autre monde, ou plutôt de la rencontre de deux mondes : d’un côté les civilisations précolombiennes, principalement aztèques et mayas sur le territoire où je me trouve actuellement, et de l’autre le capitalisme des années 70, en proie à des contestations toujours plus intenses de son modèle. Cette rencontre se déroule en 1977, par l’entremise d’un énigmatique groupe qui pourrait avoir emprunté son nom au célèbre dirigeant communiste yougoslave, à moins qu’il ne fasse référence à l’Indien Tito Yupanquin, qui aurait sculpté la Vierge Noire de Copacabana… Le mystère reste entier et autant vous le dire tout de suite, je n’ai aucune information sur l’artiste et ce n’est pas Internet qui pourra m’aider : on ne trouve rien de plus qu’une page Discogs et quelques commentaires évasifs qui semblent néanmoins s’accorder sur une chose, c’est que ce disque serait le premier à avoir incorporé des éléments – forcément fantasmés – de musique précolombienne. 

Car en partant du principe que cette musique n’est reconstruite qu’à travers la lecture des témoignages écrits par les conquistadores, ainsi que par l’étude de fresques murales ou des instruments de musique déterrés sur les sites archéologiques, ou encore via des enquêtes de terrain d’ethnologues partis travailler dans des communautés où la culture musicale précolombienne se serait poursuivie – sur les territoires des actuels États de Oaxaca, du Chiapas et du Yucatan –, on ne peut parler que de fantasmes. Mais parce que cette musique est justement d’une profonde obscurité, elle a fait l’objet de nombreuses interprétations/reconstructions, dont celle de Tito et de l’album Quetzalcoatl, dont je vous parle aujourd’hui, ajoutant alors ma propre interprétation – écrite celle-là – à celle, musicale, que ce disque entreprend aux frontières des électroniques et traditionnelles. 

Quetzalcoalt : le nom n’est pas inconnu à tous ceux qui s’intéressent à la mythologie amérindienne. Et ce n’est pas anodin non plus que Tito ait choisi ce nom pour “son” album – ou “leur” album, car on ne sait pas vraiment si Tito est un groupe ou un artiste solitaire puisque certaines sources l’identifient comme le musicien Francisco Javier Guezalagochi. Trouble identitaire mis à part, chez les Aztèques, les Mayas ou les Toltèques (parmi d’autres), Quetzalcoalt est la divinité créatrice de l’espèce humaine telle que nous la connaissons aujourd’hui. C’est en entamant un voyage au Mictlan (l’équivalent de l’Hadès des Grecs ou du Purgatoire chrétien) afin d’y récupérer les précieux ossements des formes humaines précédentes que Quetzalcoatl, après maintes épreuves, se coupe le sexe pour faire pénitence et verse le sang qui en coule abondamment sur le tas d’ossements rassemblé sous lui. Ainsi l’espèce humaine « dernière génération » peut naître. 

La rencontre d’une culture technologique capitaliste qui offre au monde ses outils de création et de contestation mais en même temps d’oppression – en somme, les machines, pour citer Jacques Ellul – et de l’une des plus fameuses divinités des civilisations précolombiennes, ça donne donc ce disque. Qu’est-ce qui séduit là-dedans et qu’est-ce qui fait l’intérêt de cette musique fondatrice ? C’est d’abord sa situation dans le temps : 1977, c’est à la fois le début de la fin du prog rock et la petite enfance du punk. Et le disque respire cette conjonction, voire cette filiation. J’ai rarement rencontré une œuvre à la construction aussi naïve, à l’énergie aussi brutale, quasi-punk, et qui parvient pourtant à être si terriblement attrayante. C’est comme si Tito découvrait toutes les possibilités offertes par une flopée de synthétiseurs – Minimoog, ARP Odyssey, Synthi AKS EMS, Solina String Ensemble, c’est la pochette qui nous le dit – et de boîtes à rythmes – Hammond Auto Vari-64, Roland Rythm 77. Sur cet album d’à peine 30 minutes, on n’hésite pas à alterner entre proto-techno, mélodies romantico-chevaleresques et spoken-word. Une sorte de prog rudimentaire, voire régressif, et qui puise au passage quelques motifs dans la musique minimaliste. 

Ce que j’aime d’abord dans ce disque, c’est son apparente naïveté, la simplicité de ses mélodies, mélodies qui reconstruisent donc une certaine idée de la musique précolombienne, mêlée à des expérimentations électroniques. Il y a un côté suave et humide, sans volonté d’intellectualiser à tort et à travers les élans mélodieux, une voie que pas mal des groupes prog ne se privaient pourtant pas d’emprunter à la même époque. Entre mélancolie et cœurs arrachés, cet album épique mise tout sur l’émotion pure, directe. Des morceaux comme « La Vida » ou « Exódo » donnent envie de pleurer toutes les larmes de son corps dans un mouchoir déjà détrempé de toutes les douleurs passées. Et que dire de ces bruits étranges, presque mystiques, qui traversent l’album ? De ces bleeps et de ces grosses nappes abyssales, venues de fantasmagories où des chimères jouent du synthé sur des nuages peints de l’écume de nos rêves les plus inavoués ? 

Incontestablement, Quetzalcoalt est précurseur de la musique expérimentale locale future. Je n’ai pas trouvé d’autres groupes mexicains de ces années-là qui emploient autant les nouveaux instruments électroniques apparus dans la décennie 70. L’autre chose touchante dans cet album, c’est l’usage simpliste des boîtes à rythmes. On sent clairement que le groupe tâtonne avec la Roland TR-77 (qui est apparue en 1972) et cela donne des morceaux géniaux comme « Anahuac », « Sequia Y Muerte », « Profecia » ou « Retorno de Mal », qui chacun ont un seul et unique beat se répétant du début à la fin du morceau, avec quelques infimes variations. C’est un peu comme si la technologie capitaliste – bruyante, mécanique et industrielle – tentait un mariage impossible avec la sagesse pluri-millénaire des civilisations précolombiennes. Cet album serait-il donc la tentative inespérée d’un funambule qui aurait voulu, sur un fil de soie, relier un immense building métallique à une montagne aux fumées sacrées ? 

Mais ce qui m’a le plus clairement conquis dans Quezaltcoatl tient à l’enchaînement de ses deux derniers morceaux, « Profecia » et « Quietud ». Le premier est une exceptionnelle pièce de spoken-word racontant la prophétie du retour du roi-prêtre toltèque Topiltzin Quezaltcoatl, un personnage qui aurait réellement existé et qui, selon différents mythes, aurait dû quitter la ville de Tula en 987 après son affrontement avec Tezcatlipoca au sujet de la nature des sacrifices à faire, car ce dernier, le Dieu de la Nuit et du Nord, réclamait des sacrifices humains, ce à quoi Quetzalcoatl s’opposait. Il aurait donc fui vers l’Est sur un radeau de serpents (selon une des versions du mythe), mais une prophétie affirmera ensuite qu’un jour, il reviendra. Ce retour, les Aztèques l’ont assimilé à l’arrivée des Espagnols qui justement arrivèrent de l’Est sur le sol mexicain, en 1519. La suite de l’histoire est connue : l’extermination de ce peuple, l’esclavage de masse et l’exploitation des ressources via la mise en place d’un système colonialiste dans les décennies qui suivirent. Avec « Quietud », on imagine l’état d’esprit des Aztèques qui constatent – à tort – que leur prophétie est en train de se réaliser. L’album se clôt sur des coups de canon, les mêmes qui ont permis aux Espagnols d’Hernan Cortès de décimer le peuple aztèque. 

Voilà donc un album soniquement novateur qui raconte l’histoire sanglante de tout un peuple à travers le prisme du dieu Quetzalcoatl. Il pose les bases de ce qui arrivera après, à savoir la réactualisation par les artistes locaux – comme Jorge Reyes, Arturo Meza, Vía Láctea ou Eblen Macari – de tout l’héritage précolombien. C’est en un sens la réécriture de l’histoire (musicale) du point de vue des vaincus, à l’instar du travail entrepris par l’éminent anthropologue Miguel León-Portilla dans son ouvrage Visión de los vencidos, publié en 1959. En tout cas, à l’aube des années 80, alors que la plupart des pays d’Amérique latine sont encore confrontés à des régimes anti-communistes soutenus par les Etats-Unis et à l’arrivée au pouvoir de dictateurs pour la plupart sanglants, un album comme celui-ci n’est pas là par hasard. Le nom du groupe serait-il alors un clin d’oeil à la résistance marxiste qui s’amorce à travers tout le continent ? Ou bien serait-il la volonté de se rapprocher au plus près de la sagesse indienne ? En tout cas l’immense continent latino-américain sera bientôt confronté à une destructrice vague néo-libérale qui suivra la crise de la dette vécue par l’Amérique latine – et dont le Mexique sera en 1982 la première victime.

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