Quotidien de recommandation musicale

En 1985 à Manhattan, on pouvait être à la fois intello à veston et vagabond dadaïste

THE SCENE IS NOW Burn All Your Records
Lost Records / Lexicon Devil, 1985 (rééd. 2009)
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Musique Journal -   En 1985 à Manhattan, on pouvait être à la fois intello à veston et vagabond dadaïste
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C’est en exhumant il y a quelques jours les deux longues listes d’artistes « prog-friendly » qu’avait postées Simon Reynolds sur son blog en 2003 que je suis tombé sur ce groupe dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler. L’auteur de Rétromania l’avait classé dans la catégorie Forced Exposure prog, du nom d’un fanzine – devenu ensuite distributeur puis disquaire en ligne – dans lequel écrivait entre autres Byron Coley. Je ne discuterai pas ici de la validité académique du terme prog tel que l’utilise Reynolds, car je suis surtout ravi d’avoir découvert cette formation à géométrie un peu variable, qui mélange instruments rock et instruments de fortune. C’est ce qu’on appelle un jug band, un jug désignant en anglais une carafe, une cruche, un broc, je ne sais pas quel est le mot exact mais toujours est-il qu’on produit un son grave et puissant lorsque l’on souffle dans son embouchure – je le faisais moi-même à mon bureau dans les bouteilles vides de Cristalline, avant que la bien-pensance greenwashiste ne nous impose fontaines à eau et cruches durables (mais en plastique, d’ailleurs) que la moitié du personnel a égarées en moins d’une semaine.

En gros, The Scene Is Now est un projet qui tient donc de la tradition des musiciens itinérants de « l’Amérique d’antan », mais sans être dans une démarche fidéliste puisque ses membres venaient d’un background plutôt no-wave et post-punk – certains d’entre eux avaient ainsi joué, quelques années plus tôt, dans des groupes comme Information ou Mofungo. En tout cas le résultat est plus que réussi sur ce premier album, à la fois le plus bordélique et le plus inspiré de leur discographie. Le mélange mal équarri de cette approche saltimbanque et de cette énergie très Downtown aurait pu tourner au cauchemar, mais non, tout ça prend forme sans jamais se lisser, et même si ce n’est pas le seul groupe de l’histoire du rock à parvenir à ce point d’équilibre dans la mixture acoustique/électrique//folklore/punk, je trouve que l’équilibre en question à quelque chose d’unique dans sa précarité, dans sa brinquebalance.

Pour situer, je dirais que nous sommes entre les Talking Heads, le Pavement des débuts et une sorte de blues de hobo qui serait resté bloqué dans un wagon avec Captain Beefheart (tout le monde n’a pas la chance de se retrouver dans un ascenseur avec Kraftwerk et George Clinton). Il y a des moments de confusion et de contrepied que nos chers amis américains (et moi-même au passage, dans le titre de cet article), incapables de saisir l’essence de nos glorieuses avant-gardes européennes, qualifient à qui mieux-mieux de « dadaïstes » : je dirais plus sobrement qu’ils aiment surtout faire dérailler les lignes habituelles du songwriting, en provoquant le bruit ou la rupture. Surtout, je ne sais pas si ce côté imprévisible paraissait comparativement plus agressif à l’époque, mais trente-cinq ans après c’est surtout la beauté des chansons qui demeure, malgré les jouissives échardes et crevasses du parquet. Les morceaux d’ouverture « Tupi » et « Here Are Your Songs » sont deux mini-tubes que Nirvana aurait pu reprendre dans son Unplugged ; « Social Practice » tourne autour d’un audacieux dialogue piano/synthé ; « Habit » est un plagiat par anticipation de Slanted & Enchanted ; « Chalk » est un quasi instrumental avec là aussi un merveilleux synthé : « Tidbit » sonne comme du Broadway via les Beatles ; et puis il y a « Yellow Sarong », qui serait repris cinq ans plus tard par Yo La Tengo (et qui fait donc culminer la chanson à plus de 3400 vues sur YouTube !).

Ce n’est pas un album dont la découverte, aujourd’hui, va révolutionner l’historiographie de l’underground rock américain, mais ce n’est pas non plus juste un bon petit disque qui fait du sous-quelque chose. C’est sans aucun doute de la musique totalement inscrite dans la scène de l’époque, dans ce son post-punk en pleine méningite, quoique assez mélodieux quand il veut pour réchauffer le cœur. Mais dans sa façon étrange d’approfondir à la volée certaines trouvailles de cette scène, en les trempant dans une mare tradi-rétro, elle offre aussi une version plus côte Est des Meat Puppets et du cow-punk (même si le groupe vient au départ de Minneapolis) et annonce une partie de l’indie-rock écorché-vif des années 90, de ce son lo-fi rescapé de l’agonie grunge, et plus ou moins sauvé par le fantôme du bluegrass.

Je vous invite évidement à écouter le reste de l’œuvre du groupe, surtout quand vous saurez qu’Elliott Sharp a produit l’album suivant et que Tony Maimone, bassiste de Père Ubu, intégrera le line-up sur le troisième disque. The Scene Is Now semble s’être reformé récemment, ou peut-être qu’ils n’étaient pas assez connus pour ça et qu’ils ont pu revenir sans que personne ne voie la différence ? En tout cas, je vous recommande ce premier LP que je suis extrêmement heureux d’avoir découvert sans sommation, alors que 2019 s’achevait dans une épaisse fumée de classements de fin d’année et de graisses animales.

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