Quotidien de recommandation musicale

Soul music et vie privée : le dossier Womack & Womack

WOMACK & WOMACK Conscience
Island, 1988
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Musique Journal -   Soul music et vie privée : le dossier Womack & Womack
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C’est sur cet album que figure “Teardrops”, ce tube si doux de 1988, dont le clip tourné aux Compass Studios de Nassau (Bahamas) reste une perle en termes de montage, de filmage, de pseudo-démonstration audiotechnologique mais surtout de style : celui de Linda Womack, à dominante denim, est impeccable, celui de son mari Cecil, qui pratique le multi-couches, est plus mystérieux, et je suis sans voix face aux chandails des choristes et aux pantalons des zicos. Ce morceau évident, avec son tempo élevé et sa ligne de chant très naturelle, détonne pourtant au milieu de Conscience, LP sorti chez Island et, donc, enregistré à Compass avec Chris Blackwell et quelques équipiers à lui. C’est un disque qui frappe par sa façon d’évoluer en retrait, on dirait presque qu’il a peur de s’avancer – je crois qu’en anglais le terme subdued correspond mieux à ce que je veux dire. On y entend toujours la patte du studio, mais ce n’est plus celle exactement celle du début eighties, quand Sly & Robbie et Wally Badarou se la donnaient grave : aux reflets dub et aux ondulations de matière a succédé une sorte d’enduit pseudo-live, qui donne presque l’impression d’écouter une démo, une version de travail à laquelle on aurait oublié d’assigner certains effets. On aurait pu qualifier le résultat de “fantomatique” si la performance du couple Womack n’était pas aussi réelle, voire réaliste, chargée de traits humains dans la façon de dialoguer entre eux et avec les chœurs – qui sont ici assurés, outre les deux nanas du clip de “Teardrops”, par de multiples membres de la famille Womack (je reviens vite là-dessus). L’écriture des chansons et leur interprétation, par dessus tout, élèvent au rang de bijou oublié cette œuvre tendue entre plusieurs esthétiques : il y a du baroque dans la fausse simplicité des structures, un parti-pris de platitude dans le traitement des registres (qui passent de l’afro-beat à la soul sixties en passant par le quiet storm ou la disco-funk), on contemple des tons sombres mais apaisés, on distingue un élan indescriptiblement retenu dans le jeu des voix, un truc qui tient du gospel et, plus généralement, de la performance privée plus que du produit destiné au public – on croit parfois écouter quelque chose que nous ne sommes pas censés entendre et c’est troublant, même si on éprouve en même temps un sentiment proche de l’épiphanie. Pour un disque de soul enregistré à Compass, l’ensemble dégage comme une sorte d’inertie, ou disons qu’il a l’air de refuser de trop se développer, ses nappes de synthé, notamment, paraissent magnifiquement statiques, suspendues, c’est vraiment sublime. Chaque morceau semble avoir été à fabriqué à partir d’une goutte très concentrée d’un feeling très précis qu’on a ensuite délicatement dilué dans beaucoup d’eau très pure, ce qui génère sans doute cette fadeur apparente que l’on peut trouver au disque au départ. Mais lorsqu’on intègre, à force de réécoutes, la matière brute quoique inutilisable, que l’on reconstitue à l’envers ce précipité qui a engendré toutes ces compositions, on ne peut alors plus s’en passer et le disque devient une drogue.

Evidemment, ce n’est pas un hasard si le songwriting et les arrangements sont aussi réussis puisque Linda et Cecil avaient déjà fait leurs preuves en écrivant pour les autres depuis la fin des années 60. C’est là que je vais devoir en venir à l’épineux volet personnel et familial du dossier Womack & Womack. D’habitude je suis radicalement contre les lectures biographiques des œuvres et j’ai tendance à me dire, par exemple, que Marvin Gaye aurait quand même fait des chansons aussi incroyables s’il était resté toute sa vie avec la même femme ou si son beau-père n’avait jamais porté la main sur lui : je suis en cela très partisan du Contre Sainte-Beuve de Proust même si je l’ai lu il y a tellement longtemps que j’en viens à me dire que je ne l’ai pas lu. Mais dans le cas présent je fais une exception puisque les circonstances sont quand même exceptionnelles. Voyez plutôt, et restez attentif, il faut suivre parce que c’est un peu compliqué. 

Au départ, il y Sam Cooke et sa femme Barbara, qui donne le jour à la petite Linda en 1953. Sam est assassiné en 1964 et Barbara va peu après épouser le collègue de Sam au sein du groupe The Valentinos : Bobby Womack, qui devient donc le beau-père de Linda. En 1970, on apprend que Bobby trompe Barbara avec Linda, encore mineure : Barbara divorce. Pendant ce temps-là, le frère de Bobby, Cecil, lui aussi ancien membre des Valentinos avec feu Sam Cooke, épouse une chanteuse du nom de Mary Wells et ils ont trois enfants. Bobby, de son côté, ne reste visiblement pas en couple avec sa belle-fille (quel gentleman !) et épouse une certaine Regina en 1975. Et en 1977, voilà que Cecil divorce de Mary pour aller épouser… Linda ! Ils auront sept enfants et s’installeront longtemps après en Afrique du Sud après s’y être découvert une ascendance africaine – ils se rebaptiseront d’ailleurs The House of Zekkariyas sur leurs disques suivants. Bref, ce destin amoureux et familial pour le moins atypique a dû forcément un peu influencer leur sensibilité artistique, leurs textes, leur façon de collaborer aussi – sachant qu’ils se connaissaient depuis l’enfance et travaillaient ensemble bien avant de se mettre en ménage – et que cette ambiance très chuchotée, quasi secrète, assortie de cette grande famille musicienne bâtie loin des States, en Afrique du Sud, n’est sans doute pas étrangère à leur histoire. Mais si ça se trouve, je dis n’importe quoi ! Je vous encourage en tout cas à vous laisser envelopper par les vapeurs rosâtres de ce disque fascinant de sobriété. Repose en paix Cecil, mort en 2013, RIP Bobby aussi tant qu’on y est, et bises à Linda qui, elle, est toujours parmi nous, et que l’on espère toujours aussi bien habillée.     

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