Quotidien de recommandation musicale

L’histoire secrète de la no‑wave optimiste

Theoretical Girls Theoretical Girls
Acute, 2002
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Bandcamp
Musique Journal -   L’histoire secrète de la no‑wave optimiste
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Je crois que la no-wave m’a toujours autant plu par son discours que par sa production sonore elle-même. C’est l’un des rares genres musicaux dont l’histoire “anecdotique” et les attitudes polémiques m’intéressent. Les récits de concerts où James Chance se bat (plus ou moins) avec le critique Robert Christgau ou les interviews de Lydia Lunch qui dit qu’elle déteste “the music that flows” et que ce qu’elle fait n’est surtout pas censé plaire, même aux amateurs d’avant-gardes, m’enthousiasment autant que les enregistrements de cette scène (qui a surtout existé en live, rappelons-le). Je me dis que cette irruption d’idées artistiques radicales dans le monde du rock a d’une certaine façon signé la fin de son ère moderne voire moderniste, que ça aurait pu s’arrêter là, ou en tout cas qu’après on n’a vraiment pas pu creuser plus profond. Et que finalement tout ce qui a suivi dans l’underground new-yorkais – de Sonic Youth à John Zorn en passant par Lizzy Mercier Descloux – ne pouvait pas aller plus loin que Teenage Jesus, Mars ou DNA en termes de nihilisme et de fin de l’histoire. Il est d’ailleurs presque naturel que la plupart de ces gens aient rejoint les rangs de l’avant-garde officielle, voire académique. Je dis ça sans trop chercher à dialectiser et j’imagine que des gens bien plus renseignés que moi ont par le passé déjà beaucoup réfléchi à ces questions, mais je trouve quand même que c’est une problématique passionnante en termes de théorie de l’art, d’histoires des formes, de modernité, etc. 

Une remarque que je n’ai en revanche pas assez lue, c’est que l’appellation “no-wave” regroupe elle-même, malgré son anti-musicalité déclarée, plusieurs courants, ou plutôt plusieurs nuances, plusieurs manières de faire. Quand on écoute No New York, on se rend bien compte que les quatre groupes rassemblés par Brian Eno ne sonnent pas pareil du tout, c’est plus ou moins free, plus ou moins rythmique, c’est plus ou moins loin du format chanson. Et c’est à peu près pareil avec les autres formations du “genre” : quand on essaie d’avoir une vision plus panoramique de la période, on s’aperçoit que ce bunker radicalisé de la no-wave servait plus ou moins de camp d’entraînement/centre de formation à des artistes qui ensuite produiraient des choses moins bruitistes – peut-on dire plus centristes ? Il y a aussi des groupes identifiés à la no-wave mais qui, lorsqu’on les écoute quarante plus tard, ressemblent plutôt à une espèce de rock’n’roll reconstitué à l’aveugle – ou plutôt “à la sourde” – par des gens venus d’horizons très éloignés de tout ça.

En affirmant cela, c’est surtout aux Theoretical Girls que je pense, cette formation dont faisait entre autres partie le guitariste et compositeur Glenn Branca, décédé en mai 2018, qui avait “dirigé” des ensembles de guitare électrique et si je me souviens bien été l’un des mentors de Thurston Moore de Sonic Youth à ses débuts à New York. Comme pas mal d’acteurs de la no-wave, Branca et ses camarades de Theoretical Girls – Wharton Tiers, Jeffrey Lohn, Barbara Ess et Margaret DeWys – venaient de l’art contemporain, écoutaient plutôt des minimalistes que de la pop avant de découvrir le punk et s’étaient donc mis à faire un groupe dans un esprit très “performance”, très “on fait ça pour voir ce que ça donne et après on passe à autre chose, c’est ça être artiste, y a quoi là”, sans vrai projet de disque ou d’évolution. De leur vivant, seul un 45 tours est sorti et il a fallu attendre 2002 pour que soit publiée une anthologie, patiemment éditée, à partir de bandes initialement en mauvais état, par Lohn et le directeur du label Acute, spécialisé dans les rééditions post-punk et no-wave. Et en écoutant le disque, on se rend bien compte à quel point ça n’a rien à voir avec de la no-wave sacrificielle et que ça prend au contraire une dimension très vitaliste, véloce, physique, avec des riffs et des grooves, presque des hooks ! Certes, on reste tout de même dans la zone de confort de la névrose new-yorkaise, et on passe donc en revue les habituelles thématiques de la claustration, de l’aliénation, de l’absurdité de l’existence, mais ça se passe quand même pas si mal, on peut bouger, rire, chanter, allez là, faut positiver les amis, c’est pas si dur de prendre les choses du bon côté !

Ce qui frappe quand on découvre Theoretical Girls, et je ne suis pas le premier à le dire, c’est la ressemblance avec Sonic Youth sur certains titres (comme “Computer Dating”), en termes de jeu mais aussi dans la voix de Jeffrey Lohn, qui inspirera très clairement Thurston Moore. J’aime aussi beaucoup “Europe Man” ou “Mom & Dad”, rengaines garage qui flirtent avec l’atonalité, et qui refusent joyeusement la résolution nette et précise, c’est très excitant à écouter. Il faut aussi préciser qu’il y a souvent des synthés, qui nous emmènent donc plutôt vers la zone Suicide/electropunk, voire carrément vers Kraftwerk sur “US Millie”, le single sorti à l’époque. Et puis ne nous le cachons pas, sur d’autres titres, Branca et Lohn font carrément leurs guitar heroes, et envoient des riffs de bâtard limite comme s’ils jouaient dans Thin Lizzy – sur “No More Sex”, “Nato” ou surtout “Chicita Bonita” qui est une vraie épopée guitaristique et rythmique. Évidemment, on reste dans le bruit et le chaos, dans ce martèlement typique de l’époque, mais par moments de la répétition et de la décharge émerge un sentiment de félicité et de libération, comme dans les moments les plus “durs” de Can voire d’Hawkwind. Et même si sur quelques plages, comme “Contrary Motion” ou la short version de “Electronic Angie”, Theoretical Girls fait de la no-wave “pure”, ça n’empêche pas l’ensemble de ces enregistrements de chercher dans les instruments du rock et dans l’électricité quelque chose qui va davantage vers l’extase et la sortie heureuse de soi-même que vers la destruction du tout et l’écrasement du moi par le moi – je sais que ces deux pôles peuvent vite se rejoindre, mais en attendant, le groupe de Lohn et Branca se situe clairement du côté des “progressistes”, des optimistes, des gentils.


Wharton Tiers deviendra ensuite un compositeur et surtout un ingénieur du son très en place dans le scène new-yorkaise, tandis que Jeffrey Lohn sortira un disque solo en 1984, Music From Paradise, comme tout DeWys et Ess, toutes deux en 2001 sur Ecstatic Peace. Branca, lui, dirigera donc des symphonies pour guitares et enregistrera sous son nom, peu après la fin du groupe, l’album The Ascension, dans lequel ses intuitions de Theoretical Girls prendront une forme moins “à vif”, mais peut-être plus approfondie. En tout cas je connais peu de groupes chez lesquels la connaissance et l’expérience du malaise réussissent à se transformer en des travaux aussi vivifiants. Tout le monde devrait écouter Theoretical Girls au lieu d’aller raquer la moitié de leur salaire chez des psychanalystes incapables !