Quotidien de recommandation musicale

World of Twist était une fiction kitschédélique

WORLD OF TWIST Quality Street
Circa, 1991
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Musique Journal -   World of Twist était une fiction kitschédélique
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Quality Street, le seul album existant de World of Twist – formidable groupe mancunien, bien que basé un temps à Sheffield –, est un disque étrange à écouter aujourd’hui même s’il n’a pas vraiment vieilli. On pourrait même dire qu’il s’est bonifié et, d’ailleurs, il s’est en effet amélioré pour de vrai puisque son mix a été repris et corrigé sur sa réédition de 2013 par le label 3Loop. Mais ce n’est pas non plus une œuvre incomprise qui se révèlerait visionnaire trente ans plus tard, au sens où il n’anticipe rien qu’on ne connaissait déjà à l’époque, et qu’on peut même affirmer qu’il sonne pile comme ce qui se faisait de mieux dans la scène pop/rock britannique de 1991. S’y confondent différentes tendances rétro – la Northern soul et le rare groove, la « glamsploitation », le prog pas trop expérimental, le psychédélisme sixties encore orienté chanson – et plusieurs élans plus contemporains, notamment dans les grooves baggy/Madchester (eux-mêmes déjà un peu rétro, c’est vrai) et dans certains arrangements synthétiques ouvertement commerciaux, qui leur valurent d’être comparés un autre jeune groupe de l’époque, qui lui durera beaucoup plus longtemps, c’est-à-dire leurs amis de Saint-Etienne, qui d’ailleurs les citeront dans une chanson.

Autant le dire tout de suite : c’est un album enthousiasmant, appétissant et même carrément « riche », au sens nutritif du terme, au point parfois d’écœurer – ce n’est pas un hasard s’il porte le nom d’une marque de bonbons, ni s’il évoque à plusieurs reprises la consommation de sweets, (et pas tellement pour jouer sur la métaphore avec les drogues) et ne relève presque du gavage en termes d’idées, de narration, d’effets et de projet d’ensemble. À la sortie du LP, Simon Reynolds avait parlé à son sujet de kitschadelia dans le Melody Maker et l’expression convient à merveille : il y a dans cet assortiment de chansons une volonté d’intoxiquer l’auditeur en le submergeant de signifiants toujours « un peu too much », en lui imposant un trop-plein, en lui inspirant un sentiment de joie précipité par l’excès d’effets, par la débauche de sensations factices distillée de manière plus ou moins maîtrisée, mais néanmoins solennelle. On est en cela très proche de l’idée de camp sur laquelle ont écrit, entre autres, Susan Sontag et Patrick Mauriès (que nous avions, dans le n°0 d’Audimat, fait parler du camp musical en l’orientant non sur World of Twist, mais vers la sophistipop d’EBTG et Swing Out Sister) et d’ailleurs on ne sera pas étonné qu’une partie des morceaux aient été produits par un musicien pour le coup très versé dans cet esprit du camp, à savoir le fameux Dave Ball, ex-Soft Cell, agissant ici en tant que moitié The Grid, le duo électronique qu’il formait avec Richard Norris.

Ça donne une expérience d’écoute qui oscille donc entre l’euphorie et l’épuisement, la griserie et la nausée, mais dont on retient surtout, à la fin, la générosité sonore et la fougue mélodique – franchement, tous les morceaux sont plus ou moins des tubes mais on a personnellement une préférence pour « The Lights » et « Speed Wine ». Même si, avant cela, l’ensemble se sera souvent avéré capiteux, que la densité aura pu virer à la surcharge, et que du mélange des registres sera d’abord sorti quelque chose qui, écouté aujourd’hui, hors du feu de l’action, sonne comme une espèce de variété anglaise surproduite, érudite et ambigüe. Il faut dire que les membres de World of Twist avaient déjà presque la trentaine quand ils ont enregistré Quality Street, et derrière eux un long parcours de mélomanes obsessionnels. Sans être cynique, leur démarche était donc marquée par une certaine distance, par un effort de mise en scène dans les compositions et les références, qui ne respirait pas toujours la spontanéité juvénile. Sur scène, le groupe usait d’effets visuels et d’abondants éléments de décor, et la pochette de son seul album donne une idée de l’approche très « costumée », au sens à la fois propre et figuré, qui caractérise ses travaux et son intention générale. Mais ce goût de l’artifice et de l’ornement se trouve contrebalancé par la voix très « réaliste » du chanteur Tony Ogden (hélas mort prématurément en 2006) et par ses textes en général ancrés dans le quotidien (la ville, la fête, l’amour), même si l’on devine par moments des tendances à la parodie ou à la blague (on pense entre autres aux paroles de « Sweets » : « Sweets are sweet / But you are sweeter baby / Your little feet could all all over me »). C’est un vocaliste qui la charme terre-à-terre et vigoureux de pas mal d’autres frontmen britanniques, tels que Kevin Rowland de Dexys Midnight Runners ou Paul Linehan des Frank & Walters (ça faisait bien longtemps que je n’avais pas pensé à ce groupe). C’est drôle comme Ogden arrive à donner une aura limite « stadium » à ces chansons tout de même sophistiquées, pas au sens sophistipop mais plutôt au sens chargées, fourmillantes de plans superposés, de solos de guitare qui démarrent rock’n’roll pour finir cosmiques, de stabs house soudés à des caisses claires soul, d’accord de claviers cheapos qui prennent toute la place avant de se faire dégager par un Moog plus « pro », le tout ponctué plus qu’à son tour de roulements de batterie et de boîtes à rythmes en très très grande forme. Et donc, au terme de l’écoute de cet album, on est un peu fatigué mais extrêmement satisfait. Le fait que la plupart des titres soient dansables aide beaucoup, et la perfection de certaines mélodies n’y est pas non plus pour rien – franchement, on se demande comment ils ont fait pour choisir des singles.

Deux choses à noter maintenant : sur quelques plages, Ogden chante un peu comme une version honnête et non-aliénée Chris Martin et parfois, le temps de quelques mesures, on se dit que World of Twist aurait pu devenir Coldplay, ou plutôt que dans un monde idéal peuplé d’esthètes imbuvables, un groupe tel que Coldplay aurait sonné comme le groupe de Manchester. Et d’ailleurs, à propos de Manchester, on ne sera pas très surpris d’apprendre que les frères Gallagher étaient visiblement tellement fans de World of Twist à leurs débuts qu’ils songèrent à se baptiser « Sons of the Stage », du nom du plus célèbre single de leurs idoles d’alors. Liam reprendra beaucoup plus tard un morceau de Quality Street dans le cadre de son projet Beady Eye. Ça me donnerait presque envie de réécouter les disques d’Oasis, pour voir à quel point ils se sont inspirés de World of Twist, et si ça se trouve je vais trouver ça bien. Mais j’avoue que je serais surpris qu’ils aient connu un succès aussi massif s’ils avaient cherché à imiter le son obtenu sur Quality Street (dont l’enregistrement avait coûté 250 000 pounds), ce truc à la fois touffu et plastique. C’est surtout le côté chanteur-de-pub-slash-songwriter-de-génie de Tony Ogden (épaulé à l’écriture par le guitariste Gordon King) qui avait dû les ambiancer. Mais en attendant, on reste fasciné par le coup de maître accompli par cet album unique, qui a eu l’ambition d’imaginer une musique aussi fédératrice que raffinée, à la fois sérieuse et délirante, qui va droit au but tout en semblant toujours vouloir faire des zigzags ou des embardées. Quels héritiers World of Twist ont-ils eus ? On peut se poser la question, et peut-être aurez-vous la réponse.

NB : il faut signaler que si le groupe s’est séparé peu après la sortie de son seul long-format, il existait depuis 1985 et connut deux line-ups différents avant d’arriver à celui qui officie sur Quality Street, puisque Ogden ne chantait pas encore et jouait de la batterie, tandis qu’au micro officiait James Fry, frère de Martin Fry de ABC. Des démos de cette époque ont été rééditées dans un EP en 1992, où figure notamment un magnifique instrumental rétrofuturiste qui évoque entre autres Stereolab.

NB2 : si vous avez saisi la référence pas du tout « pop anglaise » du titre de cet article, merci de réagir sur les réseaux sociaux.