Quotidien de recommandation musicale

Dix ans de post-club (2/5)

Sentinl* hybrid
Autoproduction, 2014
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Musique Journal -   Dix ans de post-club (2/5)
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Sorti début 2014, hybrid marche sur les traces encore fraîches de la musique mutante de Arca. hybrid est à ma connaissance l’un des premiers albums à se réapproprier la palette sonore « cyber-gothique » de l’Internet club pour la réarticuler dans un disque d’ambient. Le EP est moins l’œuvre d’un colleur que celle d’un producteur. Plutôt que d’assembler des fragments sonores et des samples comme pouvaient le faire Elysia Crampton et Why Be au début de la décennie, Sentinel, artiste de Baltimore, compose et assure lui-même le design de la plupart des pièces de son puzzle. Le premier titre s’ouvre sur une boucle de synthé saturnienne proche du générique de X files. À cette trame sonore s’ajoute peu à peu un certain nombre de sound designs mécaniques, de percussions qui résonnent, comme suspendues dans l’immensité d’un hangar vide.

Tout au long de l’album, phases rythmiques et expérimentales se succèdent. Le drum kit peut surprendre, ou pas. On y retrouve tout ce dont raffolent Soundcloud et les sous-sols de Dalston. Des claps et des toms empruntés au footwork, des kick bass ronds et secs façon Hessle Audio, les crashs du ballroom. Des éléments avant tout appréciés pour leur dynamisme et leur efficacité. Sur hybrid, ces percussions par essence prépondérantes restent la plupart du temps en retrait. Elles ne servent qu’à donner du relief aux diverses plages mélodiques et ne transpercent que rarement la matière musicale. Imaginez une balle rebondissante lancée dans dans un palais des glaces. L’album est structuré par des boucles aux timbres froids, à la résonance cristalline. Des structures régulières jonchées de ponctuations hasardeuses, de voix et de grincements de synthés hystériques semblables aux crissements d’une semelle sur un terrain de basket.

hybrid est un album conceptuel mais accessible, à l’image de la décennie 2010. Il pourrait sans problème servir d’OST à un remake en 3D de La planète sauvage ou à une adaptation cinématographique de Tekken. À quel usage, à quel contexte cet album est-il destiné ? La question du lieu est importante. La deconstructed club est souvent pensée pour être écoutée chez soi, mais produite comme une musique de club. Chaque élément ne se révèle que lorsqu’il se déploie dans l’espace, à plein volume.

La technologie et la technique, nécessaires à la production des musiques électroniques sont pour beaucoup un mystère. Combien de temps faut-il à un producteur pour apprendre à compresser correctement un kick, un simple kick ? Ces éléments purement fonctionnels que presque personne n’entend à leur juste valeur, une fois isolés, accèdent à une nouvelle forme d’existence. Une fois isolé, un kick fois existe pour et par lui-même. T’entends la disto ? La musique de club déconstruite se comporte comme si tout ce travail invisible, occulté par la répétition, par la boucle, dénigré car relevant davantage de la technique que de la création pure, cherchait à s’exposer, à se faire entendre, et à être reconnu. Ce n’est pas un hasard si cette musique sonne parfois comme inachevée. Les coulisses du laboratoire s’exposent, l’ingé son est un musicien comme les autres.

L’idée n’est pas nouvelle mais le studio des années 2010 n’a plus rien à voir avec son ancêtre fait de fils et de boutons. L’histoire que cette musique raconte, c’est celle de la chambre à coucher numérique devenue studio, disquaire, forum et bibliothèque aux références illimitées. Une musique aux cycles et aux scènes instables, mouvantes, rhizomatiques. Le club auquel cette musique se destine est un lieu sans murs. Un lieu symbolique, réceptacle d’un imaginaire libertaire et progressiste, à l’heure de l’industrie du loisir globalisée. Pour cette nouvelle génération de producteurs, le club est une référence commune. La club culture, et tout particulièrement sa frange expérimentale, est avant tout une culture participative en ligne. Elle est le produit d’une communauté internationale de musiciens amateurs toujours plus nombreux et autarciques. Une musique de bedroom producer à destination d’autres bedroom producers. L’essence de cette musique n’est plus à chercher dans une quelconque forme de loisir ou d’expérience sensorielle commune. Elle semble à l’inverse relever d’une certaine forme de mise en scène de soi. La musique serait-elle en phase de devenir une forme d’avatar sonore centré autour de celui qui la produit ? Serait-elle l’une des composantes d’un moi multimédia esthétisé à l’heure des sociabilités en ligne ? Alors que les musiques des années 90, qu’il s’agisse du hip-hop ou de la culture rave, plaçaient le projet collectif au premier plan et produisaient une musique, voir une culture, à visée universelle, celle des années 2010 a pour point de départ l’individu et ses particularités. hybrid est une musique de club hors dont l’étrangeté et la rugosité reflètent autant les coulisses d’Ableton que la solitude connectée du huis-clos digital. Une musique qui s’expose, autant qu’elle expose celui qui la fait. Elle est la poésie d’un monde sans fil, à la fois riche et désert.