Quotidien de recommandation musicale

Il y a dix ans, San Soda fut le messie de la nouvelle utopie house du Benelux

MAX ESSA "One Hundred Times" (San Soda remix)
Jansen Jardin Music, 2010
SAN SODA Immers & Daarentegen
We Play House, 2010
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La musique de San Soda est pour moi tout à fait inséparable de mon amour pour la house. Si le DJ belge est aujourd’hui connu pour ses sets très « digger » – une pratique à laquelle il consacre d’ailleurs de nombreuses interviews –, il est d’abord à mon sens l’un des tous meilleurs producteurs de house de la dernière décennie. Un héritage qu’il ne semble pas revendiquer puisqu’il n’a quasiment rien produit ces dernières années. Le premier morceau de lui que j’ai entendu date de 2010. Il s’agit d’un remix pour Max Essa, producteur anglais basé à Tokyo. Ce qui m’a fasciné et qui a fasciné la plupart des amis avec qui je partage ce « truc » pour la house, c’était sûrement ce grand soin apporté à la rythmique, un soin qu’on peine à retrouver ailleurs. Un groove particulier, que Nicolas Geyssens, le vrai nom de San Soda, produit à l’aide d’un contrôleur MIDI Akai MPD, comme il l’expliquait dans une interview à l’époque. J’essayais chez moi de reproduire ce groove, ce clap boosté dans les mediums qui ne tombe jamais exactement sur le temps, mais privé de MPD et déçu par les résultats, j’ai fini par abandonner, las. Ce morceau est à mon sens fondamental puisqu’il correspond à l’avènement d’un second âge d’or de la house music au début des années 2010. Une sorte de relecture des productions originelles de New York, Chicago et Detroit mais dont l’épicentre se trouve désormais au Benelux et se partage entre les labels Rush Hour, Clone et disons We Play House. A l’écoute de « One Hundred Times (San Soda remix) », on entend distinctement un amour pour Nathan Fake et James Holden, mais surtout pour le Kerri Chandler du début des années 1990. Le Belge cite, a titre d’influence, le fabuleux remix par Global Communication d’Azymuth, qui présente le même tropisme rythmique. Et je voulais donc pousser mon coup de gueule : je trouve que ce genre de production manque cruellement dans le paysage musical électronique actuel, comme si les musiciens avaient décidé de copier ces répertoires américains plutôt que de se consacrer à les transformer. Mais courant 2010-12, les jeunes Européens redécouvraient Nu Groove, tentaient de reproduire le grain des frères Burrell, n’y parvenaient pas et donc, inventaient autre chose : c’est vrai de San Soda, ça l’est aussi des premiers morceaux de l’Italien Nicholas et de son label No More Hits, ou encore de l’Allemand Tensnake. C’est aussi dans ce moment particulier que la notoriété toque à la porte de producteurs plus âgés et assez confidentiels, comme Gerd ou Legowelt, jusqu’alors seulement connus d’un public d’initiés.

Le jeune Belge a en tout cas jeté les bases du renouveau en 2010 avec le fantastique Immers & Daarentegen, un des meilleurs albums de house jamais sortis. Le plaisir que j’éprouve à mixer des vinyles plutôt que des mp3 vient de mon amour pour ce disque ainsi que d’autres « galettes » issues de la même scène du Benelux. San Soda expliquait très simplement que c’était une question de sensation, qu’on touche directement la musique quand on « spinne » son disque, que le contrôle et l’activité de mix en devient sensuelle – ce qui, il faut bien le dire, n’est pas le cas quand on navigue dans le répertoire d’une clé USB. Le label We Play House, tenu par le Gantois Red D, qui a permis à San Soda de sortir ses plus grands morceaux, avait érigé l’amour du vinyle en véritable culte : l’objet était conçu comme un moyen d’asseoir une hégémonie culturelle sur le reste de la scène électronique. Je me souviens que, lors de mon premier passage chez le disquaire Rush Hour à Amsterdam, ce devait être en 2011, j’en étais ainsi reparti avec un disque assez kitsch de DJ Yellow que je n’écoute plus guère. Sorti sur We Play House, il était inscrit sur le macaron : « Our music is better than yours » et un truc du genre « we play vinyl ». C’était peut-être déjà le chant du cygne. Je me suis par la suite évertué à aller voir jouer San Soda à chaque fois que je le pouvais. La première fois, c’était à l’occasion d’une soirée où il était programmé au Trouw, à Amsterdam, un gros club qui n’existe plus. J’avais fait 11 heures de bus depuis Metz et m’étais fait refouler à l’entrée du club. La seconde fois fut la bonne et eut lieu quelques années plus tard, dans une petite péniche à Lyon, en marge des Nuits Sonores : je crois que c’est le meilleur set que j’ai vu de ma vie. Je me souviens qu’après avoir joué des vinyles de funk, de disco, d’acid house, des disques de Tyree Cooper magnifiques, le tout avec une facilité et un naturel déconcertant, un virage zouk s’est opéré à l’instant exact où une dizaine d’Antillais débarquait dans le club. Dans un mouvement d’euphorie générale, les gens se sont mis à hurler, à monter sur les tables et à faire des battles de dance. J’ai compris ce qu’était un bon DJ à ce moment exact. Et si vous voulez vous en convaincre, je vous conseille d’écouter ce mix qu’il avait réalisé pour Louche il y a quelques années et qui est absolument formidable.

Aujourd’hui, à mon grand regret, San Soda ne produit plus, ou presque. On peut tout de même citer un morceau « soulful » sorti en 2018 et produit dans les studios Red Bull. Il se consacre à un label de rééditions assez cool, MTMU. Mais sa période deep house semble s’éloigner alors même que l’activité de digging qui le définit désormais semble peu à peu l’ennuyer. Tout récemment, il expliquait au média Stamp the Wax : « Le digging est beaucoup moins aventureux ces jours-ci, je ne suis probablement pas le seul à faire la plupart de mes recherches en ligne sur mon canapé… À l’époque où j’ai commencé, il n’y avait pas de 3G, pas de Discogs, pas de YouTube. Vous pouviez entrer dans un magasin et en sortir avec une pile de disques que vous n’aviez jamais entendus ou que vous n’aviez jamais vus dans les bacs auparavant. Vous pouviez encore avoir cette poussée d’adrénaline en dégotant un disque rare sur l’étal d’un marché aux puces. Cette époque est révolue. Je ne dis pas qu’il est totalement impossible de trouver de beaux disques, mais je suppose que l’approche est passée de « trouver un disque que vous ne connaissiez pas ou ne trouviez pas » à « trouver un disque à un meilleur prix que l’exemplaire en vente sur le marché en ligne ». Il y a encore quelques endroits inexploités où l’on peut creuser dans le monde entier, mais ils se font de plus en plus rares. » Et l’on se demande de notre côté si la musique de San Soda, qui a dix ans cette année, n’a elle-même pas été rendue impossible par le streaming.